Elles ont des voix glapissantes. On dirait un chœur de chats. Une petite vieille, bientôt, se détache du groupe, et, seule, se met à danser. C’est l’étoile. Comique, non sans quelque grâce, elle égaie la fin de ma route.

Nous repartons à une heure et demie. C’est trop tôt, mais que faire ici ? Pour un voyageur, dans le vrai sens de ce mot, le campement le plus désirable est, le matin, celui du soir ; le soir, celui du lendemain.

Les galeries forestières se font plus étroites et plus espacées. En traversant l’une d’elles, les hommes s’arrêtent pour se baigner dans un ruisseau qui, de part et d’autre d’un pont léger, coule sous les lianes des eaux limpides et peu profondes.

Des singes, qui doivent être assez gros, si j’en juge par le bruit qu’ils font, dégringolent lourdement d’un arbre tout proche, mais si chargé de feuillage que nous les entendons sans les voir. Un groupe de papillons admirables est posé sur des détritus. Ils éprouvent tant de plaisir à plonger leurs longues trompes dans le mets qu’ils savourent, que mon approche n’en fait envoler qu’un. Très grand, délicatement nuancé de violet, de brun et de blanc, on croirait une pensée qui flotte au souffle de la brise. Les autres ne déploient même pas leurs ailes paresseuses.

Comme nous venons de nous remettre en route, un bruit de tam-tam m’annonce que j’approche d’un point habité. Le prochain tournant démasque une troupe qui, lentement, s’avance vers moi. En tête est le chef, un grand homme sec et droit vêtu d’un ample boubou[2] blanc ; derrière lui marchent un jeune homme et deux enfants, porteurs chacun d’un long tambour suspendu horizontalement contre leur côté gauche. De la main droite, ils frappent durement sur sa peau tendue, avec une sorte de crochet de bois dont une corde assure la courbure, et dont l’extrémité, plus large, est aplatie. L’avant-bras gauche, qui repose sur la paroi cylindrique de l’instrument, le maintient immobile sous les chocs, cependant que la main, par un mouvement cadencé du poignet, s’élève et retombe doucement, à plat, contre la face sonore. Cette succession de coups rudes et de résonances très douces, le rythme ingénieux qui les scande, donnent une impression singulière, tout à la fois harmonieuse et barbare, et je trouve à cet étrange concert un charme que je n’attendais pas.

Le lendemain, je couche à Mankin, petit village Babouté. Le chef est une femme, par droit d’hérédité. Le fait est fréquent dans la région. Elle est vieille et désagréable.

Le jour suivant, je m’occupe à noter heure par heure, en prévision du cas où ma montre s’arrêterait, la longueur de mon ombre et l’angle qu’elle fait avec le nord. J’ai de la sorte une série d’indications approximatives, et qui d’ailleurs vont perdre, à mesure que j’avancerai, une partie de leur valeur ; mais les postes qui sont sur ma route me procureront l’occasion de les rectifier, et, de toute manière, cette échelle de temps fixera mes idées. Le Parlement nous a montré que l’intérêt de l’heure est essentiellement relatif ; au lieu de l’heure d’été, j’aurai l’heure de Mankin, qui, en somme, en vaut bien une autre.

Quant aux limites extrêmes de la journée, j’abandonne à la logique et aux faits le soin de les déterminer. Je me lève ici quand l’étoile du matin — la planète Vénus, pour être plus exact — fait un angle d’environ 30° avec l’horizon — il est alors 3 heures et demie — parce que c’est en mettant les porteurs en route peu après que je fais coïncider la fin de la marche quotidienne avec le début de la forte chaleur ; et je me couche quand la nuit commence, ce qui m’évite à la fois de diminuer ma réserve de bougies et de voir ma table devenir le siège d’un véritable meeting d’insectes. Sans cela, mon potage, à peine apporté, et quoique je diminue le champ vulnérable en le prenant dans un gobelet, paraît assaisonné de câpres, qui ne sont que des mouches victimes de leur gourmandise, et n’ont ni le même attrait, ni la même saveur.

L’étape qui suit est Bembé. A chaque village intermédiaire, le cérémonial de l’avant-veille s’est renouvelé. Chef, musiciens et femmes sont venus à ma rencontre ; mais je n’ai retrouvé nulle part le rythme heureux du premier tamtam. Des instruments nouveaux, en revanche, se sont révélés à moi : une petite boîte rectangulaire sur l’une des faces de laquelle sont des lamelles de bois fixées par une de leurs extrémités ; leurs vibrations donnent des notes différentes. C’est le tumbilé, me dit-on ; deux cornets de métal accouplés et parallèles, qui rendent au choc un son mélancolique et doux : on les nomme kongsiré. Souvent, un troisième artiste tenait, d’une main, un long bâton de bois dur qui portait une série de petites entailles transversales ; son autre main imprimait à un anneau de cuivre, au travers duquel ce bâton passait, un mouvement de va-et-vient rapide. Le frottement du cuivre sur les entailles produisait un bruit analogue au souffle pressé d’une machine à vapeur qui gravirait difficilement une côte. C’est le kara.

Les chefs me présentent aussi des cadeaux : des bananes, une poule, des œufs. Je me borne ordinairement à prendre un œuf, car ces gens sont pauvres ; et je leur fais, en échange, un don minime. Puis Denis, qui a circulé partout, et sait quelques mots du dialecte local, leur dit, de ma part, que je suis pourvu de toutes choses, mais que leur présent m’est aussi agréable que si je l’acceptais tout entier, et que je les remercie. Je m’efforce ainsi de répondre à la bonne grâce de ces humbles d’une manière qui leur laisse le sentiment qu’ils ont été appréciés et compris, et que le modeste rang qui les élève au-dessus de leurs voisins de village n’est pas indifférent à mes yeux.