Le termite est un terrible destructeur. Dans les endroits, infiniment nombreux, où il réside, les effets, le bois même deviennent sa proie avec une inconcevable rapidité. A mon dernier voyage, j’ai vu une paire de bottes mise hors d’usage en une seule nuit. Quand, du sol, ils ne peuvent grimper sur l’objet de leur convoitise, ils gravissent les murs, gagnent le plafond, et se laissent choir adroitement au point voulu. Lorsque j’écris, à tout instant, il en tombe un sur mon papier. En revanche, ils fournissent aux indigènes un hors-d’œuvre apprécié : ceux-ci les exposent à la fumée et les mangent ; c’est d’ailleurs presque insipide. D’un autre point de vue, le termite présente encore un intérêt : c’est un maçon laborieux et habile : il sème littéralement certaines plaines de constructions en forme de champignons ou de cônes grossiers qui peuvent atteindre plusieurs mètres ; ce sont ses demeures.
Je regrette souvent de ne pouvoir apporter, dans l’observation des mœurs des animaux, la méthode et la persévérance nécessaires. Les tableaux de la nature sont pleins d’enseignements. La volonté du Créateur y reste inscrite dans sa forme primitive ; devant le spectacle de l’ordre établi par sa main, il semble qu’on soit mieux à même de le comprendre. Sans doute, simples et subtils n’y discernent-ils pas les mêmes choses, mais les vérités qu’ils y lisent sont entre elles comme les notes d’une même et parfaite harmonie.
La nature parle un langage qui s’apprend avec la vie ; encore que le sens profond n’en puisse être pénétré qu’au prix de réflexions et d’efforts, chaque homme en possède la clef dans son cœur. Par des leçons à la portée de tous, elle explique l’âme de l’univers.
Ces grands poètes de la philosophie que furent la plupart des prophètes se sont formés à son école. Les plus divins d’entre eux vivaient au désert. Il n’est guère d’exemple d’une religion fondée sur les marches d’un trône.
J’ai repris ma route, et j’arrive au campement vers midi. Les porteurs tardent trois quarts d’heure ; je me suis pourtant reposé deux fois. Ils m’observent et m’éprouvent, afin de savoir quel degré de discipline je leur imposerai. Je fais les remontrances nécessaires, et comme on m’en signale deux qui ont retardé, par leur paresse, la file entière, je les fais sortir du rang et les chasse au moment de la distribution des rations : rien ne leur sera plus sensible. Je sais fort bien qu’ils mangeront au village, et j’hésiterais davantage autrement ; mais l’exemple a fait impression, c’est ce qu’il fallait.
A cinq heures, je vais visiter la petite agglomération près de laquelle je suis campé. C’est Nguila. Il y a là deux ou trois cents pauvres cases, habitées par des païens très primitifs, des Bafias. A côté, se trouve un petit groupement Haoussa et Bornouan.
Les Haoussas et les Bornouans sont originaires de la région qui s’étend à l’ouest du lac Tchad. On en rencontre dans toute l’Afrique Centrale. Il n’est pas de piste où l’on ne croise, de temps à autre, leurs modestes caravanes. De race noire, islamisés pour la plupart, ce sont des artisans souvent habiles et des commerçants toujours avisés. Ils achètent, dans les centres, des marchandises d’importation européenne, et vont les vendre souvent fort loin ; puis ils reviennent avec d’autres produits, qu’ils vendent encore, doublant ainsi leur bénéfice.
A cette spécialité, les Bornouans surtout ajoutent l’exercice de divers métiers. Nombre d’entre eux travaillent le cuir ; dans le nord Cameroun, au Niger et au Tchad, on peut se faire faire des bottes de filali pour une quinzaine de francs.
L’étape suivante a 34 kilomètres. Je décide de la couper en deux et de déjeuner dans un village à moitié chemin. Comme j’approche, les femmes viennent à ma rencontre. Elles sont une vingtaine. Les unes ont pour costume le petit triangle d’étoffe et le petit balai que j’ai déjà vus à Oukoua ; ce petit balai, les autres le remplacent par une branche de feuillage fraîchement cueillie ; nous retrouverons la même mode chez les Saras, bien plus loin, à l’est de Fort-Archambault.
D’abord, elles poussent de longs cris d’accueil. Puis elles m’escortent, cependant que l’une d’elles improvise une cantate en mon honneur ; elle chante mes louanges, à courtes phrases, que toutes reprennent ensemble.