J’en avait trente-quatre, vingt-six pour mes bagages et huit, formant deux équipes, pour mon tippoy ; j’avais encore un interprète et trois gardes, enfin Somali et Denis, naturellement. Denis avait, en outre, engagé, à Yaoundé, un marmiton Sara du nom de Somanakandji : non qu’il eût beaucoup de cuisine à faire : mon régime, en voyage, est plus que fruste ; mais parce que, si peu qu’il en eût, il souhaitait, par tempérament, en avoir moins encore. C’est d’ailleurs un usage courant, chez les serviteurs noirs, de prendre eux-mêmes des serviteurs ; j’avais constamment dans mon convoi des gens que je ne connaissais pas et sur lesquels je ne posais même pas de questions ; c’étaient des auxiliaires temporaires ou permanents de ces messieurs ; ils les assistaient, en échange de leur nourriture, d’un vieux vêtement, du seul plaisir de voyager en compagnie ; pour le cuisinier, ce genre de combinaison était d’autant plus aisé à réaliser, que le marmiton — qu’il appelait « Marmata » — était en même temps une sorte d’apprenti ; employé au nettoyage des assiettes et des casseroles, il assistait à la confection du repas.

Mes bagages étaient divisés, selon l’usage, en charges de vingt-cinq kilos au maximum. Tout ce qui était susceptible d’entrer dans une caisse de petites dimensions était emballé dans des cantines métalliques, grâce auxquelles la voracité des termites et l’action de l’humidité étaient épargnées, dans la mesure du possible, à mes effets. J’expédiais vers 3 heures et demie du matin le gros des porteurs, accompagné du chef porteur et d’un garde. Je consacrais l’heure qui suivait à ma toilette et au déjeuner. A 4 heures et demie je partais moi-même avec les derniers d’entre eux, chargés des objets que ma présence avait immobilisés jusque-là, l’interprète, mes serviteurs, un autre garde. Le troisième garde me précédait généralement d’un jour sur la route, de manière que je trouvais les villages avertis de mon arrivée.

C’est dans ces conditions que j’ai quitté, le 12 février, les chutes de Nachtigall. Tout mon monde était rassemblé à l’heure fixée, et le départ, qui, le premier jour, comporte toujours des tâtonnements, à cause de la répartition des charges et, parfois, de certains remaniements, s’est effectué avec une promptitude satisfaisante. A quelque distance de Yaoundé, j’ai rencontré, pour la première fois au Cameroun, des cases cylindro-coniques, au mur circulaire d’argile, au grand toit débordant de chaume. Leur vue, depuis bien des années, m’est familière. Cette forme domine dans la plupart des régions de l’Afrique auxquelles je suis accoutumé.

La piste traverse ensuite une série d’ondulations assez faibles. Peu ou pas d’arbres sur les reliefs ; des galeries forestières dans les dépressions. Les panoramas sont étendus, mamelonnés, et pittoresques. Les villages, petits, restent assez nombreux, les cultures fréquentes. La citronnelle continue à border les chemins.

Nous arrivons au campement vers 11 heures. Sur toutes les routes coloniales un peu fréquentées, des cases spacieuses et propres sont échelonnées de 25 en 25 kilomètres environ, pour abriter les voyageurs et leur suite ; une grande, pour l’Européen ; autour, de plus petites, pour les noirs. Lorsqu’elles sont bien entretenues, ce qui n’est pas toujours le cas, la toiture ne laisse rien filtrer des rayons du soleil ni de l’eau des pluies ; on peut y ôter son casque le jour, y dormir à sec la nuit, et y prendre, malgré les insectes divers qui y élisent domicile, un excellent repos.

Les porteurs sont déjà là. Ils ont posé leurs fardeaux et se sont assis à l’ombre. Somali dispose ma table et ma chaise dans un délicieux courant d’air ; Denis, après avoir stimulé par des appels impérieux le zèle de son « marmata », m’apporte une épaisse tranche d’ananas ; mes meubles, en cinq minutes, sont à leur place ; je retrouve la route et tout son charme.

Je déjeune. Mon menu est simple ; je vis entièrement sur le pays, et n’ai avec moi ni vin ni conserves. Il ne varie que lorsque la chasse lui apporte un élément imprévu, et je néglige les ressources de celle-ci dans les régions dépourvues de grand gibier : je n’ai apporté que mes fusils Lebel, et tuer des perdreaux ou des lièvres à balle dépasse la mesure de mon adresse.

J’écris ensuite mon journal de route. J’inspecte mes bagages, je flâne dans le camp, je vais voir les alentours, je lis. Je dîne à cinq heures pour profiter de la fin du jour. Après, j’attends sept heures dans la fraîcheur de la nuit tombante, en laissant errer ma pensée. Les constellations apparaissent. J’ai une carte du ciel ; je m’amuse à en chercher le dessin, la place et le nom ; je connais déjà beaucoup d’entre elles. Puis, loin des mornes alvéoles où se superposent en couches serrées les ingénieux troglodytes de la période quartenaire, fils de la civilisation moderne, devant ma case, car il ne pleuvra pas, je prends possession de ma chambre à coucher : un sol soigneusement balayé, bien net ; au-dessus, la voûte bleu sombre d’un ciel tout étincelant d’étoiles, un air pur — frais ce soir ; au loin, le concert des cigales où se mêlent parfois, du fond de la brousse, des voix plus graves que je connais bien : l’industrie des travailleurs conscients et organisés n’en a pas encore construit comme celle-là.

Le lendemain, je pars un peu tard. Presque aussitôt après le village de Bilanga, la route entre dans une nouvelle région forestière, qu’elle traverse sur une douzaine de kilomètres ; on retrouve ensuite un pays découvert et accidenté. De petits rongeurs allongés, assez semblables à nos belettes d’Europe, sortent plusieurs fois de touffes de citronnelle. Mes hommes s’amusent à les poursuivre, vainement. Un serpent rentre à notre passage un bout de queue noire qui dépasse la lisière des herbes. Je descends de mon tippoy pour marcher un peu ; je devance bientôt mes hommes ; puis, pour les attendre, je m’assieds à l’ombre d’un palmier.

Sur le sol, tout près de moi, un beau coléoptère vert, à reflets métalliques, de la taille d’un gros hanneton, évolue, tranquille. De longues fourmis de plus de deux centimètres, armées de mandibules formidables, quêtent, rapides, çà et là. Brusquement, l’une d’elles s’arrête et saisit un petit insecte blanchâtre, allongé, lent sur ses pattes faibles et courtes, puis un autre, puis un troisième ; elle les emporte en grande hâte vers un trou voisin, disparaît, ressort, allégée de son triple fardeau, cherche un peu, retrouve le petit groupe sur lequel elle a prélevé ses victimes, et fait une nouvelle provision sans que les plus proches voisins de ses prisonniers s’émeuvent ni même semblent s’en apercevoir : ce sont de jeunes termites. Bon débarras.