A la Sanaga s’arrêtait la zone des moyens de transport mécaniques et, jusqu’à Ngaoundéré, où je devais trouver un cheval, j’allais avoir à employer le tippoy ; la présence de la tsétsé, comme je l’ai dit à la fin du chapitre précédent, rend la région dangereuse pour certaines espèces d’animaux.
La tsétsé est connue depuis longtemps pour ses piqûres douloureuses et pour l’action meurtrière de celles-ci sur le bétail ; plus récemment, on signalait, à l’actif d’une de ses variétés au moins, la glossina palpalis, un méfait plus grave encore, la transmission de la maladie du sommeil. Elle vit dans les broussailles, n’en habitant d’ailleurs que certains îlots, et ne s’éloigne guère de ceux-ci de plus de quelques centaines de mètres, ce qui permet la détermination relativement précise de sa zone et ses points d’habitat : je dis relativement, parce que cette zone est susceptible de se modifier. La tsétsé a cette particularité qu’elle recherche l’ombre et se pose plus volontiers sur les couleurs sombres. Cependant, elle n’est à redouter que le jour ; la nuit, son activité ne se manifeste pas.
Le bétail auquel elle s’attaque n’est pas nécessairement perdu. Mais il a les plus grandes chances de l’être. La proportion des victimes, relativement au nombre des atteintes, est heureusement plus faible chez l’homme. J’ai été piqué bien des fois par des tsétsés de diverses variétés. J’ai ressenti sur le moment une douleur vive et lancinante comme si on m’avait louché avec un tison d’allumette encore rouge ; une petite tumeur, siège d’une démangeaison cuisante assez pénible, s’est formée ensuite et a persisté quelques jours. Rien de plus. Lorsque la maladie se déclare, en revanche, il est indispensable de recourir, sans retard, à un traitement sérieux. Elle se traduit, notamment, par des accès de fièvre sur lesquels la quinine reste sans effet, par un engorgement ganglionnaire généralisé, par une lassitude qui dégénère en somnolences, puis en coma. Sa durée est variable ; elle évolue généralement avec lenteur.
La vie du voyageur, en cours d’étapes dans les régions tranquilles, est faite de détails. Aussi chacun de ces détails y prend-il de l’importance, et la détermination des heures de marche, du mode de formation du convoi, quantité de questions analogues, tiennent-ils beaucoup de place dans les préoccupations. Le temps était venu d’organiser ma caravane.
J’employais, pour mes bagages, des porteurs, puisque c’est le seul procédé usité au Cameroun, en dehors de l’étroite zone que dessert le chemin de fer. Les bœufs ne manquent pas dans le Nord, non plus que dans le centre, mais les indigènes ne les dressent pas, comme au Tchad, au portage. Quant au tippoy, sans la répugnance que j’éprouve, en général, pour les moyens de transport de roi fainéant, je m’en serais assez facilement accommodé. Il est d’un confortable plus que suffisant et repose agréablement de la marche qu’à raison de deux ou trois heures par jour, je considère comme nécessaire à une bonne hygiène coloniale.
On peut s’inspirer de plusieurs méthodes pour fixer les heures de mouvement.
L’une consiste à se mettre en route avant la fin de la nuit, de manière à terminer l’étape avant la chaleur. On fait, en moyenne, 5 kilomètres à l’heure. Les étapes normales ne dépassent pas 30 kilomètres, et, le plus souvent même, 25. En partant à 4 heures ou 4 heures et demie, on arrive donc avant 10 heures, et le reste du temps est libre. Il faut toutefois de bons chemins, ou bien des torches, lorsque la lune n’éclaire pas jusqu’à l’aube ; autrement, les porteurs trébuchent, et les charges tombent.
Autre système : partir à 3 heures de l’après-midi, de telle sorte que la chaleur décroît à mesure que vient la fatigue. Il a l’inconvénient que l’arrivée, à 8 heures du soir, est beaucoup moins pratique qu’une arrivée de jour.
Il est encore possible de couper l’étape en deux et d’en faire une partie le matin, l’autre avant le coucher du soleil ; mais ce sont deux départs au lieu d’un, et le second, pour simplifiés qu’en soient les préparatifs, est une fatigue supplémentaire pour les hommes. D’autre part, lorsqu’on veut travailler, le calme de l’esprit se ressent de la préoccupation d’un changement toujours proche.
Enfin, on se contente, quelquefois, de partir à 7 ou 8 heures du matin, pour arriver entre midi et 2 heures. J’avais cette habitude pendant mon précédent voyage. Si résistant qu’on soit à la chaleur pourtant, les rayons du soleil gardent une action nocive ; le moins qu’on risque, avec ce procédé, est de s’anémier très vite, et, qui plus est, sans s’en apercevoir. J’ai cru prudent, à la suite de l’expérience que j’en avais faite, de l’éliminer provisoirement, et j’ai décidé, pour cette période de début, où les chemins s’annonçaient sans difficultés ni surprises, de m’en tenir au premier de tous : départ de très bonne heure, arrivée avant 10 heures du matin ; la journée consacrée à la rédaction des notes quotidiennes qui constitueront plus tard les bases du rapport final ; aux petits déplacements susceptibles d’assurer des éléments de documentation complémentaires ; aux conversations instructives avec les indigènes ; à l’examen où à la réparation du matériel ; à la préparation du lendemain ; au repos. Je me réservais de couper les étapes de plus de 30 kilomètres et de marcher alors le matin et le soir pour ménager davantage les porteurs.