L’orient pâlit à peine, quand nous achevons de gravir la pente méridionale ; sur l’autre versant, un dernier feu a pris une ampleur d’incendie. A travers un sombre rideau d’arbres dont les branches et les feuilles se dessinent en noir avec une finesse de dentelle, éclate la tache violente de sa flamme hardie aux crépitements précipités. Au-dessus des cimes, sa fumée, lumineuse encore, tourbillonne vers le ciel en un panache où montent et descendent des étincelles. Une haute végétation, où tout se tait, emprisonne cette bruyante ardeur.

Nous coucherons à Tekel. Le campement est sur une éminence isolée ; on en découvre un panorama très étendu, verdoyant, mouvementé, que bornent de plusieurs côtés des hauteurs lointaines. La guerre y a attaché le souvenir d’une action victorieuse pour nous.

Nous avons franchi dans la matinée, sur un petit pont de bois, l’étroite rivière Sirviri, limite du Tibati. Les villages sont rares. C’est une région presque désertique.

Les cortèges et les tams-tams ont pris fin. Hier pourtant, un chef vêtu de loques, seul, est venu à ma rencontre, au galop raide d’un vieux cheval. Après avoir brandi son arc vers moi d’un geste belliqueux, selon la coutume locale, il a fait demi-tour, s’est mis à pousser des clameurs, puis a répété un certain nombre de fois, très haut, une courte phrase.

Je m’informe. Il annonce, me dit-on — à la brousse sans doute — l’arrivée d’un grand personnage. Légitimement flatté, je rectifie ma position dans mon tippoy, où je me trouve justement alors ; ce n’est pas toujours le cas : le terrain est très accidenté, et j’ai dû hier marcher quatre heures et demie sur six.

Voici plusieurs jours déjà que nous sommes sur le plateau de Ngaoundéré, réputé pour la salubrité de son climat. Il y a peut-être là un peu d’exagération. Sous le soleil chaud, l’air y est vif ; mais, en cette saison tout au moins — intermédiaire entre la sécheresse et les pluies — une brume fraîche l’envahit souvent, matin et soir, et vers l’aurore, lorsque la piste traverse la moindre dépression, on est saisi par une fraîcheur humide et pénétrante contre laquelle on éprouve le besoin de se protéger. Je dois ajouter que la période à laquelle j’arrive est l’une des moins saines de l’année.

Vers la fin de la dernière étape — la sixième depuis Tibati — la végétation s’atténue beaucoup. Ce qui est arbres disparaît presque complètement, et les ondulations qui, depuis quelques jours, se succédaient sans interruption, s’aplanissent pour ménager un vaste espace, à peine mouvementé, autour de quelques saillies rocheuses qui, en revanche, s’accusent fortement. Au pied de l’une d’elles s’étalent les petits groupes de cases, ceinturés chacun d’une clôture, du village de Boka. Ngaoundéré est tout près, derrière la plus proche de ces hauteurs.

Le plus aimable accueil m’y attendait. M. Lozet, chef de la circonscription, s’était porté à ma rencontre ; il était accompagné du lamido, âgé de quinze ans seulement. Celui-ci est beaucoup plus favorisé en ressources que celui de Tibati. La richesse du territoire sur lequel son autorité s’étend lui assure un revenu annuel d’environ 300.000 francs. Aussi sa suite est-elle imposante et ses dignitaires luxueusement vêtus. Le parasol habituel l’abrite. Il a, parmi ses soldats, des fantassins porteurs d’immenses boucliers, de l’effet le plus pittoresque, et certains de ses cavaliers sont revêtus de cottes de mailles qui évoquent le souvenir du moyen âge. Mais, grisé par une situation dont son âge comprend les avantages mieux que les obligations, il s’est fait un maintien impassible et sans grâce qui éloigne la sympathie.

Après les salutations d’usage, nous avons gagné le poste, où un bâtiment spacieux m’avait été réservé. M. et Mme Lozet ont bien voulu m’offrir, pour déjeuner, une hospitalité dont le plaisir devait se renouveler plusieurs fois pour moi durant mon séjour.

Nous avions traversé le village en arrivant. Il s’étend sur un large espace. Il est fait de cases presque toutes cylindro-coniques, au milieu desquelles le marché met une tache grise rectangulaire. Ces cases, qui n’apparaissent, de loin, que comme un semis serré de points jaunes ou bruns, mêlé de verdure, sont associées en petits groupes de trois ou quatre, circonscrits par un mur grossier d’argile, et dont chacun forme une demeure. Deux artères rectangulaires se dessinent, d’où partent dans toutes les directions des ruelles étroites et capricieuses. Deux rivières longent ou traversent l’ensemble. Dix à douze mille indigènes en constituent la population.