« Mais quand même, ajoute-t-il, je monterai dans ma voiture pour vous recevoir à ma place nommé Djoulol, et là vous me trouverez. »
Certes la traite des esclaves, que la civilisation a d’ailleurs réussi à réprimer presque partout, et dont elle poursuit les rares et dernières pratiques avec une sévérité légitime, a été l’occasion de cruautés. Le caractère de valeur d’échange qu’elle prêtait à l’esclave, en dehors des avantages directs qui s’attachaient à sa possession, incitait les tribus puissantes à s’assurer de gros contingents de captifs. Celles-ci, pour s’approvisionner, multipliaient les opérations guerrières contre leurs voisines moins fortes ou moins courageuses, sur lesquelles pesait ainsi une lourde oppression. De véritables chasses même s’organisaient parfois, comme je l’exposerai en parlant du Ouadaï. Il y avait ensuite la vente, le voyage, l’expatriation définitive, et c’étaient là, même pour des races dont l’apathie et la passivité sont extrêmes, de dures épreuves, qu’aggravaient encore l’insensibilité et la rudesse naturelles de ceux qui en réglaient les modalités.
Actuellement, dans toute la partie de l’Afrique soumise à notre autorité, il n’existe guère plus que des esclaves en quelque sorte volontaires ; nos lois se refusent partout à sanctionner leur condition, et dès que l’un d’eux se plaint d’un abus, nos représentants officiels interviennent et le libèrent. Chez les gens de condition moyenne, ils forment d’ailleurs une véritable annexe de la famille. Ils sont traités sans morgue, souvent affectueusement. Les grands chefs sont nécessairement plus distants ; ainsi le veut leur prestige ; mais les esclaves auxquels ils accordent leur confiance deviennent vite riches, puissants et respectés ; au Cameroun, la plupart des ministres des lamidos se recrutent parmi eux.
Ainsi compris, l’esclavage ne présente aux colonies que des inconvénients bien atténués. Il n’est nullement excessif d’ajouter qu’une modification prématurée de la situation actuelle léserait gravement la plupart des intéressés, à commencer par les plus humbles. Si, par une exaltation sentimentale inconsciente des réalités, on brusquait inconsidérément l’évolution en cours, une profonde perturbation économique et sociale serait la conséquence immédiate d’une telle erreur. Nous avons tari les sources de l’esclavage. Nous en surveillons les vestiges, nous en réprimons les excès, nous assurons la libération de tout captif qui fait appel à notre autorité. Tel est le programme nécessaire et suffisant sur lequel s’accordent à la fois les faits et les principes.
La dépendance est une loi commune à toutes les sociétés. Dans les groupements normalement ordonnés, la masse est soumise à l’élite. Ailleurs, c’est l’inverse qui se produit, sans avantage ni pour les uns ni pour les autres. Mais on ne vit sans contrainte qu’à l’état de solitude. Ce qu’en Europe on nomme liberté se réduit au droit d’opter entre un certain nombre de servitudes ; c’est à quoi nous nous résignons d’ailleurs sans peine, contents du mot. Les modalités du servage évoluent d’elles-mêmes avec la sensibilité et la mentalité des individus.
J’ai répondu au lamido, que son envoyé me disait en outre un peu souffrant, que je le priais de se borner à me recevoir devant sa demeure.
Ce n’est pas sans curiosité que j’attendais mon arrivée à Rei Bouba. C’est, comme je l’ai dit, l’un des points du Cameroun où les vieux usages et la couleur locale subsistent avec le plus de liberté.
Le lamido, dont le vrai nom est Bouba Djana, exerce sur un territoire étendu une autorité que nul indigène ne songerait impunément à discuter. Son grand-père est venu du Fouta Toro à Lamé, près de Léré, avec un certain nombre de Foulbés comme lui. Il a poussé ensuite jusqu’à Djouroum, à une vingtaine de kilomètres de Rei, alors occupé par les Damras. Après avoir guerroyé contre eux, il a épousé la fille de leur chef. L’aspect de Bouba se ressent de cette alliance. Au lieu d’avoir le teint cuivré ou même presque blanc de la race paternelle, il est sensiblement noir. D’ailleurs, sauf un très petit nombre de foulbès qui constituent une partie de son entourage immédiat, tous ses gens sont des noirs païens — on désigne en Afrique Centrale sous le nom de kirdi cet élément de population.
Je me mets en route au jour. Le paysage s’est transformé. C’est maintenant une grande plaine où le pâturage domine. Le plateau central du Cameroun est derrière nous. Je m’arrête à deux reprises, pour tirer une sorte d’échassier qu’on me dit fournir une viande appréciée des porteurs, puis une oie de Gambie. J’ai remarqué que mon tir, faute d’exercice évidemment, n’avait plus la même précision que lors de mon dernier voyage ; j’ai senti la nécessité de m’entraîner un peu avant d’aborder de nouveau le buffle et les grands animaux, et toute cible m’est bonne. Je manque les deux fois.
J’aperçois bientôt à l’horizon la longue ligne d’arbres par laquelle se révèlent généralement, en plaine, les villages indigènes. Les constructions n’atteignent nulle part la ligne des cimes ; mais dès qu’on regarde attentivement, on remarque au-dessous de celle-ci de nombreuses taches grises, que font les cases.