Nous sommes entrés ce jour-là dans une zone véritablement torride, pour n’en sortir que deux semaines plus tard. Nous sommes arrivés à une heure et demie au campement — le village de Cholliré. Le soleil avait tant de puissance que, pour la première fois depuis que je voyage, je m’en suis senti incommodé. J’ai envoyé Somali chercher de l’eau. Il y en avait dans le voisinage. Je me suis fait un couvre-nuque de mon mouchoir mouillé, et je suis parti au galop de mon cheval avec l’impression qu’il était nécessaire que j’arrive le plus tôt possible, car la route n’offrait aucun abri.
Cholliré est un village étendu, où jadis habita Bouba, me dit-on ; il est en partie démoli maintenant. Qu’on imagine, au pied d’une colline qui forme la fin d’une chaîne, un vaste emplacement plan au sol sans herbes, irrégulièrement planté de quelques arbres, notamment des baobabs, aux énormes troncs, à l’écorce d’un gris argenté, aux branches relativement chétives, dépourvues de feuilles ; de petits enclos circulaires, circonscrits par des seccos, et dont chacun contient quatre ou cinq cases, en occupent quelques points, disséminés à des distances qui varient entre 100 et 300 mètres. L’un, plus grand, plus soigné, est l’ancienne résidence de Bouba.
L’effet de la lettre que j’ai fait parvenir à ce dernier se manifeste à mon arrivée. Un capitat du lamido est là, qui se porte à ma rencontre. Il m’exprime les souhaits de bienvenue de son maître, et me précède au campement, où m’attendent des présents : ce sont, soigneusement alignées, quatre énormes calebasses de riz, dix bourmas de miel, six corbeilles d’ignames, quatre autres calebasses de gâteaux de miel et de farine aussi vastes que les premières, des jarres d’hydromel. Le lamido, me dit-il, me prie de coucher demain à Taparé et d’en partir le matin de manière à arriver dans sa ville vers dix heures : il me prépare une grande réception.
Pour la première fois, j’ai revu tout à l’heure des talhas, avec leur bois rougeâtre, leurs petites feuilles vert foncé, leurs longues épines blanches, droites, pointues, si dures qu’on en fait des épingles ; ils me rappellent tout à la fois la Nigéria du Nord, le Tchad, le Ouadaï, le Niger, le Sahara, et me donnent, comme il y a quelques jours le « kourkourou » des pigeons verts, l’impression qu’eux aussi sont là pour me saluer de la part de ces contrées si chères à ma mémoire.
Bientôt arrive un deuxième émissaire ; je m’enquiers : un simple garde, esclave quelconque, me dit Yahia. Je devais avoir peu de jours plus tard, à ce sujet, une nouvelle preuve de la facilité avec laquelle se produisent les malentendus dans ces contrées, et de l’inconvénient des interprètes insuffisants.
Vers le soir, ce même homme, accompagné de Yahia, se présente et demande à me parler. Il aurait une communication importante à me faire. Voici : le lamido a un interprète, mais il désire que nous nous entretenions le moins possible devant celui-ci, car sa discrétion est sujette à caution, et nos conversations risqueraient d’être répétées ensuite un peu partout. Il convient, si je désire lui être agréable, que je me serve de mon interprète à moi.
Une communication d’un caractère aussi confidentiel, par un tel intermédiaire ? C’est peu vraisemblable. Mais un détail, que mon souvenir évoque soudain, éclaire pour moi la situation : il est d’usage, en pareil cas, que l’interprète reçoive un cadeau, et Bouba Rei est un grand chef, donc un chef généreux. Or mon interprète, c’est Yahia. C’est lui qui sera de la sorte le bénéficiaire du présent. Les deux compères ont dû s’entendre et pensent me prendre pour dupe de leur petite combinaison. Je les congédie assez brusquement. Ils s’en vont, visiblement déconfits.
Je m’arrête le lendemain, comme me l’a demandé le lamido, à Taparé. Ce n’est qu’à une demi-étape, 15 kilomètres. Le campement est construit à la manière des demeures foulbés ; de petites cours sablées et nues, contenant chacune une case, parfois deux, rarement plus. Communiquant entre elles par des portes étroites, elles forment, dans leur ensemble, une sorte de labyrinthe à compartiments.
On ne tarde pas à m’apporter une lettre du lamido. Elle est écrite dans un français assez correct par son interprète. J’y note une phrase qui montre bien le caractère familial que prennent fréquemment en Afrique les rapports entre esclaves et maîtres, et l’importance des situations auxquelles peuvent accéder les premiers.
« Mais je vous fais connaître, me dit Bouba, que je suis un peu triste, car mon grand captif, nommé Maicodé, est mort le jour de mercredi 14 mars 1923. »