On l’a relevée ; elle semblait souffrir beaucoup. Je l’ai fait asseoir sur le tippoy et on l’a portée jusqu’au campement.
L’après-midi, j’ai envoyé un message au lamido Bouba Rei afin de l’avertir de ma venue prochaine. Puis je suis parti sur les traces d’antilopes, que je n’ai pu rejoindre. Nous continuions à manquer de viande, et je n’avais même pas la ressource du lait quand par hasard on m’en apportait, car les gens de la région y mêlent souvent des gri-gris pour s’assurer les bonnes dispositions du voyageur qui passe, et ces drogues, sans être dangereuses, peuvent incommoder.
A la fin du jour, les porteurs se sont groupés sous deux arbres immenses qui couvrent de leur ombre tout le campement, et ont allumé de grands feux. La petite blessée s’est assoupie dans une case. Elle paraissait avoir une côte fracturée. J’ai fait monter mon lit dehors, comme d’ordinaire. J’étais presque endormi, lorsque, confusément d’abord, un bruit vint frapper mon oreille : une galopade effrénée, ponctuée de chocs, comme d’un animal affolé qui traîne un objet pesant après lui. Je me réveille tout à fait, je vois des torches qui s’agitent, courent, s’éloignent dans l’obscurité. En même temps, un vent violent secoue rageusement ma moustiquaire, qu’il menace d’emporter. Je n’ai pas de peine à comprendre ce qui se passe : une tornade — la première de la saison — commence ; mon cheval a pris peur ; il a arraché le lourd piquet auquel il était attaché, et s’est enfui ; gardes et porteurs se sont élancés à sa poursuite à travers la nuit.
Mais, dans leur hâte, ils ont abandonné leurs feux. Le vent, de plus en plus puissant, disperse les foyers et lance sur tout le camp des étincelles et des tisons incandescents. Les cases sont en paille sèche. L’une d’elles abrite la jeune Foulbé, incapable de se mouvoir sans aide ; dans une autre est mon matériel de mission. Un incendie serait un désastre.
Je rallie difficilement quelques hommes, car le bruit de la tornade domine ma voix. On éteint avec de la terre, comme on peut, tout ce qui brûle encore. C’est ensuite un instant de répit, dans les ténèbres profondes, au milieu des mugissements de l’ouragan, avec seulement, de temps à autre, l’éblouissement d’un éclair. Voici que les torches, d’abord lointaines, apparaissent de nouveau, se rapprochent, reviennent. Comme elles arrivent, nouvelle alerte, dans un fracas terrible : un des grands arbres qui nous abritent vient de s’abattre, sous l’effort de la tempête. On crie que la case du cuisinier est écrasée et qu’il est dessous. Tout le monde se précipite de ce côté.
A tâtons, on la trouve. Elle est intacte, Denis indemne.
Le vent s’apaise enfin ; la pluie commence à tomber, et tout se calme.
Je demande si on a rattrapé mon cheval. Il est là, déjà rattaché. Chacun regagne son gîte. Nous nous rendormons.
C’est la mauvaise saison qui s’annonce. Je suis parti six semaines trop tard, et l’époque des pluies étant plus tardive à mesure que j’approcherai du Ouadaï, je vais marcher jusqu’à Abéché, c’est-à-dire jusqu’au commencement d’août, dans des conditions climatériques éminemment défavorables. Le côté pénible de mon voyage devait s’en trouver très accru.
Nous ne repartons qu’à l’aube. Tout le monde est fatigué, d’abord ; puis le ciel est couvert, et la nuit trop noire pour que les porteurs puissent marcher plus tôt. La ressource des torches nous fait défaut, toute l’herbe, dont on les fabrique, est mouillée.