Hier soir, Denis m’a fait part d’une conversation qu’il avait surprise. Le guide — celui des hommes de Rei Bouba qui marchait avec nous — avertissait Yahia que tant que je ne leur aurais pas donné, à lui et à son camarade, une large gratification, les mêmes déconvenues m’attendraient.

Je dis au garde que c’est lui, désormais, qui me précédera dans les villages pour faire préparer les rations. Quant aux deux hommes de Rei Bouba, je les préviens, sans mettre Denis en cause, que je les tiens pour responsables de ce qui se produit, et que je les remettrai au lamido en arrivant, pour qu’il les punisse.

A peine ai-je communiqué cette décision qu’un colloque animé s’engage entre le guide, Yahia et Denis. Je comprends bientôt, au ton violent qu’il prend, que mon intervention est opportune, et je demande de quoi il s’agit.

Voici. Le guide veut me mettre en garde contre l’imprudence du procédé auquel je viens de m’arrêter. Si j’envoie un soldat, tous les hommes des villages fuiront ; et je serai encore moins avancé. Il s’engage, au contraire, si je veux passer l’éponge sur le passé et ne rien dire au lamido, à m’assurer désormais tout le nécessaire promptement et sans difficulté. Il va d’ailleurs s’occuper lui-même, tout de suite, si je veux, de la ration d’aujourd’hui. Il est sûr que je serai satisfait.

Je le prends au mot. Il part en courant dans la direction du village. Deux heures plus tard, en effet, les vivres sont là. Ils sont abondants et de qualité parfaite. La manière forte a réussi. En outre, les choses en sont à ce point que l’homme ne peut plus se dérober désormais sans prendre une attitude d’hostilité ouverte ; et j’aurais alors d’autres ressources. Mais cela ne se produira sûrement pas, me dit Yahia. Bouba est rude dans ses procédés. La moindre plainte de ma part aurait des conséquences capitales — c’est bien le mot — et l’intéressé n’aurait garde de s’y exposer.

Je fais détacher le chef et l’homme punis ; on a cédé, il sied de rendre légèrement la main. Le soir, de nouveaux vivres arrivent. Les chefs des deux villages qui les envoient sont là aussi, craintifs. Je les rassure et paye largement ce qu’on apporte. Ils se confondent en humbles remerciements : « Ousoko, Ousoko », répètent-ils en frappant doucement dans leurs mains. Ce sont de pauvres sauvages, sans calculs méchants.

Après Man, les reliefs boisés deviennent moins nombreux. On se sent déjà moins enfermé, la route est facile, sauf près de Yet, à 20 kilomètres plus loin, où montées et descentes font une nouvelle apparition. Elles nous réservaient un incident.

A chaque escarpement, je mettais régulièrement pied à terre, pour ménager mon cheval. Les hommes montés — Denis, Somali, les gardes — m’imitaient. Seule, Faadematou, invariablement, restait en selle. Je la laissais faire, indulgent à sa nonchalance. Elle n’était pas bien lourde. Elle ne faisait d’ailleurs pas partie de mon personnel, et je n’avais pas à m’en occuper.

Elle nous précédait, ce jour-là, d’une centaine de mètres. Aux passages difficiles, je la voyais souvent s’arrêter, pour chercher sa route. Puis les petites jambes noires s’agitaient de chaque côté du cheval, une minuscule cravache entrait en action, et le mouchoir aux tons vifs dont elle parait sa tête commençait de s’enfoncer lentement lorsque c’était un ravin, ou de progresser tout doucement vers la crête s’il fallait monter.

Elle était arrivée devant une rivière à sec, encaissée, au lit rocailleux ; il y avait un petit pont de bois, tout vermoulu, qui semblait prêt à s’effondrer ; elle s’était arrêtée, et elle hésitait. Je la rejoins, je la dépasse et traverse. Le cheval de Yahia arrive à sa hauteur au même moment et, dans une soudaine gaieté, mord le sien, qui se met à pointer. Elle tombe en arrière, d’abord sur le sol de la berge, puis de pierre en pierre, de choc en choc, elle roule lentement jusqu’au fond.