Nous atteignons le lendemain des collines boisées à travers lesquelles toute l’étape s’effectue. Vers la fin, je mets pied à terre pour tirer un grand oiseau noirâtre, aux ailes marquées d’un peu de blanc, qui court sur le sol. Je ne puis l’approcher, et en le poursuivant, j’en fais lever quatre autres, perchés par couples dans les arbres. Ces oiseaux, dont j’ignore le nom, et que je n’ai vus que là, sont, paraît-il, bons à manger. Leur taille atteint celle de l’outarde. C’est dans ces cas-là que je regrette de n’avoir pas avec moi de fusil à plombs. Mais j’hésite toujours à compliquer mon équipement au delà du strict nécessaire.

Nous faisons halte à 11 heures du matin à un vieux campement en pleine brousse. Je pensais y trouver des vivres, grâce à l’homme que je faisais marcher en avant ; un petit village, en effet, se trouve près de là ; mais mon envoyé m’attend seul : tout le monde s’est sauvé, me dit-il. La surprise est désagréable. Les porteurs, fatigués, peuvent difficilement doubler l’étape. Cependant tout s’arrange toujours. Je finis par apprendre, à force de questions, qu’il y a deux autres villages un peu plus loin ; j’y envoie mon garde ; il y trouve quelques indigènes, les rassure, et finalement les rations arrivent ; pour moi, j’ai du riz.

Le pays, d’ailleurs, n’est pas aussi sauvage qu’on pourrait le croire d’après cet incident. Des Européens y passent parfois. Mais les populations y sont très arriérées. L’argent qu’on leur donne a pour elles moins d’intérêt que les vivres qu’elles cèdent en échange, car il n’y a pas de factorerie dans le voisinage, et comme elles ne quittent guère le pays, elles n’ont pas l’occasion de l’utiliser ; aussi se dérobent-elles de leur mieux à des marchés dans lesquels elles ont toujours l’impression d’être lésées.

Quand nous repartons, le matin, au clair de la lune, une panthère nous accompagne assez longtemps ; elle est très loin, perdue dans la brousse serrée où chemine le sentier ; seuls de petits grondements brefs, de temps à autre, nous révèlent sa présence. Je les entends à peine ; les indigènes, au contraire, avec l’acuité de leurs sens, les perçoivent très bien.

Peu après le lever du jour, j’aperçois, non loin de la piste, un troupeau de grandes antilopes qui s’enfuient. Je laisse mon cheval et, avec le garde et Somali, je pars dans la direction qu’elles ont prise ; elles nous fourniraient une provision de viande fort opportune. Mais je comprends vite l’inanité de ma tentative. Le sol est jonché partout de feuilles épaisses, très sèches, qui font beaucoup de bruit sous le pied, et qui leur annoncent notre approche par des craquements sonores. Après une heure de marche sous bois, je renonce à continuer ; je regagne le sentier, et je m’assieds sur un bloc de roche qui affleure là ; je ne vois pas d’empreintes fraîches, mon convoi n’est donc pas encore passé, et je n’ai qu’à attendre mon cheval.

Voici des voyageurs. Ils sont rares ici ; nous n’avions encore rencontré personne. C’est d’abord une petite femme très maigre, presque une enfant ; elle porte allègrement sur la tête une énorme corbeille qui paraît lourdement chargée. Derrière elle, le mari, avec un boubou bleu qui s’effile sur son dos et autour de ses jambes en longues guenilles crasseuses, une calotte sur le crâne et des sandales aux pieds ; sa seule charge, à lui, consiste en une lance, un sabre, un arc et un carquois plein de flèches. Ils me regardent avec un peu de crainte, puis, comme je ne leur dis rien, ils continuent leur chemin.

Bientôt apparaît à son tour la file de mes porteurs, qui ont dépassé les chevaux durant le temps que ceux-ci ont cru devoir m’attendre. A peine vêtus de loques sordides, ils marchent les uns après les autres, à un mètre de distance. La procession de leurs noires silhouettes, différentes par la taille, l’embonpoint, la forme de la charge que leur tête, bien droite sur le cou raidi, supporte avec une surprenante aisance, me montre de pauvres anatomies de serfs, des faces bestiales indifférentes plus que résignées, des regards placides et sans pensée ; mais, maigres ou gras, tous sont forts ; la vigueur et la résistance des noirs suffiraient à les différencier incontestablement de notre race.

Les chevaux viennent, eux aussi, le mien en tête, et me voici en selle, de nouveau. Nous franchissons des hauteurs boisées par un long col, nous descendons dans une vallée herbeuse où passe, presque à sec en ce moment, le mayo Dagala, et c’est Haldou, où je compte coucher. Les cases sont propres. L’endroit n’est pas désagréable. La ration, copieuse, arrive presque aussitôt. C’est un des charmes de cette vie que la soudaineté avec laquelle les circonstances faciles et apaisantes y succèdent à des heures d’inquiétude et d’irritation. Les besoins et les aspirations y sont simples, et si réduits, que la moindre chose suffit à les combler.

Le lendemain matin nous réserve, d’abord, une montée longue et rude. Puis nous cheminons longtemps à la même altitude, sous un air vif et léger. Je remarque pour la première fois de beaux cocons qui pendent aux branches de certains arbres. Ils sont fuselés ; certains dépassent vingt centimètres ; j’en ouvre un : il contient une vingtaine de grandes chenilles vivantes. Une brochure de vulgarisation que j’ai entre les mains signale une soie qu’emploient les Haoussas de la Nigéria du Nord. Ce doit être celle-là. Je demande le nom foulbé de ces cocons : « toumlagné », me dit-on. A tout hasard, je prélève quelques chenilles pour le Muséum.

Les difficultés matérielles se renouvellent à l’étape, et il en est de même le lendemain : le campement, proche du village de Man, est sale ; il n’y a pas de vivres ; mon envoyé, parti la veille, n’est arrivé que tard ce matin, et il y avait au plus trois heures de route pour un indigène sans charge. La faute est flagrante. Au surplus, il faut que ces complications cessent. J’ai des chevaux et des porteurs qui travaillent, ils ont le droit de manger tous les jours, et suffisamment. Je fais ligotter le coupable. Le chef du village a montré de la mauvaise volonté : on l’attache aussi.