De même qu’à Yoko et à Tibati, j’ai questionné, à Ngaoundéré, le principal marabout et quelques indigènes connus pour leur instruction dans la religion musulmane et pour leur piété. Mais nos entretiens ont été plus rapides qu’avec El Hadj Yakobou à Yoko et avec le lamido à Tibati. Lorsqu’un voyageur a l’occasion de séjourner dans un lieu où se trouvent d’autres Européens, la plus grande partie de son temps s’écoule très naturellement hors de l’ambiance indigène proprement dite, et s’il s’assure plus rapidement alors, grâce aux emprunts qu’il fait à l’expérience toujours complaisante de ses compagnons, une bonne documentation moyenne, l’observation directe, toujours plus féconde, intervient dans des proportions bien moindres. C’est pourquoi j’estime que la solitude où je me complais, dans mes voyages, n’est pas sans avantages à cet égard.

J’ai quitté Ngaoundéré le 9 mars. Je résume en quelques lignes les caractères de la région : pays peu peuplé ; climat relativement sain, grâce à l’altitude moyenne — 1.100 mètres — du plateau qui constitue toute cette partie du Cameroun ; cultures indigènes à peu près limitées au maïs, à la patate, au manioc, au mil, à la banane, auxquels il faut ajouter un peu de coton ; possibilité de faire produire aux jardins des postes, moyennant des soins assidus, la plupart des légumes d’Europe. Élevage, bovidé surtout, florissant, cheptel déjà considérable ; circonstance exceptionnellement favorable des puits natronés ; constitution géologique vraisemblablement intéressante pour un prospecteur ; intérêt de l’extension de la culture du coton dans la mesure des ressources en main-d’œuvre, et d’expériences méthodiques dans ce but.


CHAPITRE V

DE NGAOUNDÉRÉ A GAROUA PAR REI BOUBA

J’espérais que la traversée de la région comprise entre Ngaoundéré et Rei Bouba apporterait à mon voyage un pittoresque particulier. Dès qu’on a quitté le pays de Ngaoundéré, c’est-à-dire peu après le départ, on entre dans une contrée d’administration indigène, sans fonctionnaire européen, quoique placée sous notre suzeraineté. Le lamido Bouba, qu’on nomme aussi Bouba Rei, y exerce seul le pouvoir. C’est d’ailleurs un vassal fidèle, et la situation qu’on lui laisse, étant donnée sa personnalité considérable, a plus d’avantages que d’inconvénients.

Le trajet, tout au moins, m’a déçu. Le peu de gibier que j’ai vu — quelques troupeaux d’antilopes — était si sauvage qu’à la fin je ne cherchais même plus à l’approcher. Cependant, un peu de viande, pour moi comme pour mes hommes, eût été fort utile. D’autre part, malgré la bienveillance avec laquelle j’ai coutume de traiter les gens, le vide se faisait à mon approche dans les villages et la question des vivres était un problème tous les jours.

M. Lozet avait eu l’amabilité de me procurer un bon cheval. J’étais délivré de mon tippoy, que je conservais pourtant en prévision du cas où j’aurais un malade en route. On verra que cette précaution ne devait pas être superflue.

J’ai loué des chevaux aussi pour Denis, pour Somali ; la petite Faadematou en a un. J’emmène encore, outre mes porteurs, Yahia et Somanakandji, un garde, un cavalier du lamido de Ngaoundéré et deux hommes de Rei Bouba qui retournent chez eux. L’un me servira de guide, l’autre me précédera d’un jour pour avertir les villages et assurer notre ravitaillement. J’ai d’ailleurs pris des notes sur l’itinéraire, et M. Bonhomme, qui est allé à Rei Bouba, m’a donné en outre une indication précieuse : « Pour tout ce que vous désirerez, m’a-t-il dit, adressez-vous là-bas à Guédal. C’est un des grands captifs du lamido ; il a la confiance de Bouba ; par lui, vous obtiendrez promptement satisfaction. »

Je ne quitte Ngaoundéré qu’à sept heures du matin, afin de recevoir les adieux du lamido, qui m’attend, avec toute sa suite, sur la place du marché. Je traverse, par une chaleur assez forte, un vaste plateau à peine ondulé, sans arbres ou presque, couvert d’une herbe sèche et jaune où les feux de brousse ont laissé de larges plaques noires, entouré de longues collines — les monts Mbang et la montagne de Ganga — d’où se détachent quelques cônes bien caractérisés. J’y rencontre plusieurs troupeaux de bœufs foulbés. J’arrive à deux heures à Gangassao, distant de 34 kilomètres, et dès ce premier campement les complications commencent : six porteurs à remplacer ; trois sont malades, trois se sont enfuis. Je fais appeler le chef du village, qui complète mon effectif.