Ils présentent un intérêt particulier pour l’hygiène des bovidés. Les troupeaux viennent chaque année s’y abreuver à plusieurs reprises, et leur prospérité trouve un élément très actif dans cette eau chargée de sels, et notamment de natron. Le natron est un sesqui-carbonate de soude plus ou moins pur qui joue un grand rôle dans l’alimentation du bétail de presque toute l’Afrique Centrale. On le rencontre, en dehors de ces sources, dans certaines cuvettes plus ou moins voisines du lac Tchad ; il forme le fond de ces dernières ; les indigènes l’y découpent en plaques, et il fait ensuite l’objet d’un commerce relativement important. Sa présence se révèle encore en maint endroit.

Il y avait là environ 4.000 bovidés. Il n’est pas rare d’en voir jusqu’à 30.000. Les troupeaux témoignaient par leur aspect des soins assidus dont ils sont l’objet. Sans même parler de ceux de M. Bonhomme, qui, triés par robe, sont exceptionnellement décoratifs, ceux des indigènes se font remarquer par leur bonne mine. Ici comme au Tchad, du reste, le pasteur a, pour son bétail, de minutieuses attentions. Si ses méthodes d’élevage restent rudimentaires et empiriques, du moins peut-on dire qu’elles ont emprunté à l’expérience le maximum de ce qu’un observateur sans culture, mais attentif, peut en tirer. Le bétail est pour l’indigène une source, tout à la fois, de richesse et de fierté.

J’avais eu la bonne fortune de rencontrer, à bord de l’Asie, M. Faure, et, à Ngaoundéré, comme je l’ai dit, M. Bonhomme. Ce sont les deux grands éleveurs européens du Cameroun. Après avoir passé au Tchad un certain nombre d’années, ils sont venus se fixer dans notre nouvelle colonie, où ils possèdent actuellement de nombreux et magnifiques troupeaux. Ils y offrent l’exemple des résultats que peut obtenir l’initiative intelligente associée à l’énergie et à la persévérance. Il arrive trop souvent, en effet, dans certaines de nos possessions africaines, qu’on voie dans le bétail un objet de commerce ou de spéculation exclusivement ; ce n’est pas l’intermédiaire qui est intéressant en pareil cas, c’est l’éleveur ; ce sont les progrès que l’élevage, par lui, réalise.

Notre promenade avait été interrompue par la poursuite d’une antilope, qui s’était imprudemment montrée à 400 mètres de nous et que M. Lozet, excellent tireur, avait blessée. Nous n’avions d’ailleurs pu la rejoindre ; la vitalité de ces animaux est extrême, et leurs jarrets leur fournissent, pour échapper au chasseur, d’incroyables ressources. Nous y avions gagné grand appétit, et c’est avec cette sensation de bien-être qui suit une saine dépense physique, que nous nous sommes installés, pour déjeuner, dans une petite ferme que M. Bonhomme faisait justement aménager tout près de là ; quelques grandes cases rondes, au toit conique de chaume épais, sur une éminence dénudée.

Le bellaka des M’Bums nous y attendait pour nous saluer. Les M’Bums descendirent autrefois au Cameroun d’une région qu’ils disent être le Fouta-Djallon. Ils soumirent les populations qu’ils y trouvèrent et s’installèrent dans le pays en conquérants. Les Foulbés suivirent plus tard leur exemple, vinrent, et les soumirent à leur tour. L’administration du pays est actuellement confiée aux sultans foulbés — les lamidos. — Ils exercent leur autorité sous notre contrôle et selon nos directives. Par là nous nous rapprochons beaucoup, et avec raison, du système anglais, qui consiste à laisser aux peuplades indigènes leurs chefs naturels pourvu que ceux-ci fassent preuve, à l’égard de la nation colonisatrice, du loyalisme, et, au besoin, de la docilité nécessaires.

Mais le bellaka demeure, au-dessous du lamido, le chef des M’Bums. On assure qu’il continue d’accepter certaines astreintes curieuses que la tradition attache à son titre, notamment l’interdiction de se laisser voir, même accidentellement, la tête découverte, sous peine de mort : la tête, non le visage ; car il ne portait ce jour-là, pour coiffure, qu’une sorte de chéchia rouge. Un boubou blanc complétait son costume.

Puisque je suis amené à parler des populations de la région, je dois nommer aussi les Bororos, pasteurs nomades, les Dourous, les Baias, les Yangérés, les Mbérés, les Lakas, les Nyams-Nyams, les Kakas, les Mabilas, les Tikars, les Ouaks, les Koutines, les Voutés. Les Mabilas, notamment, voisins de la frontière nigérienne, se font remarquer par cette particularité qu’il n’y a chez eux ni cimetières, ni tombes. Ils paraissent être encore anthropophages, mais avec tact, avec sentiment même, en ce sens que les morts d’un village ne sont pas mangés par les gens de celui-ci ; ce sont les centres voisins qui bénéficient, si l’on peut dire, de leur consommation : à charge de revanche.

Ma suite s’est accrue, à Ngaoundéré, d’une unité. C’est une jeune foulbé de 13 à 14 ans, du nom de Faadematou, qui va rejoindre sa mère à Maroua. Un des captifs de confiance du lamido m’a demandé pour elle, de la part de son maître, l’autorisation de se joindre à mon convoi, ce qui lui épargnera les difficultés de la route, et, fidèle à mes habitudes accueillantes, j’y ai consenti.

Elle est petite, vive, rieuse et bavarde. Chacune de ses oreilles porte deux trous ; il y en a un, également, dans sa narine droite ; ce dernier est destiné à recevoir, aux jours de parure, un bouton de faux corail. Ses ongles, le bout de ses doigts sont teints en rouge ; ses dents vont l’être dès qu’elle se sera procuré les fleurs de tabac dont le suc, mêlé avec celui de la noix de kola, lui permettra cette définitive élégance. Des gri-gris renfermés dans de petits portefeuilles de cuir pendent à son cou.

Elle a gardé, de plusieurs années passées au Tchad malgré qu’elle soit bien jeune encore, l’habitude de la coiffure arabe, en tresses multiples et minuscules, retombant autour de la tête à la Jeanne d’Arc. Elle la complète, selon l’une des nombreuses variantes par lesquelles se distinguent entre elles les modes locales, d’une sorte de cimier bas auquel pend un très petit anneau d’argent. Elle s’habille de pagnes choisis avec un goût discret, et noue volontiers sur sa tête un petit mouchoir de couleur.