A cinq heures, une foule débouche, se range sur la place. Lentement, le sultan arrive, porté haut dans un grand tippoy. Il descend. Je vais au-devant de lui, et nous entrons, seuls avec son interprète. Un esclave, toutefois, se tiendra accroupi près de la porte, de manière à entendre tout au moins le son de sa voix ; et, à chaque phrase du maître, il se penchera, les mains jointes, à droite et à gauche, en prononçant d’une voix nasillarde et traînante, le mot na-am — (oui, c’est bien), — que toute la foule assise dehors répétera aussitôt après lui, ce pendant que mes paroles, à moi, seront accueillies avec la plus parfaite indifférence.
Nous nous entretenons ainsi pendant près d’une heure. Il me questionne sur l’aviation ; puis, sur ma demande, il fait venir deux marabouts importants, de qui j’essaie de tirer des renseignements utiles pour ma mission. Mais la présence du lamido, la mienne, les impressionnent visiblement. Sur chaque point ou presque, ils se retranchent derrière une feinte ignorance. Il faut que Bouba me dise pour eux que tous les musulmans du pays appartiennent au rite malékite, circonstance banale s’il en fût. Il s’étonne à cette occasion de la science coranique dont je fais preuve. A la vérité, je n’ai fait que placer quelques mots que je savais devoir lui donner cette impression ; mon instruction islamique est encore rudimentaire.
Lorsqu’il part, nous sommes en très bons termes.
La nuit passe lentement et péniblement, étouffante dans la cour exiguë, au milieu des ronflements de voisins trop proches ; une mince cloison de seccos me sépare seule des cases voisines, et la quasi-intimité de cette installation m’est insupportable.
Dès le matin, je me rends chez le lamido pour prendre congé de lui ; sa demeure est sensiblement mieux aménagée que celles que j’ai vues précédemment. C’est toujours le même style foulbé pourtant, la même division en petites cours nues dont chacune entoure une case. Mais certaines de ces cases, chez lui, s’éloignent, par leur forme et par leur structure, de l’habituel modèle cylindro-conique ; et l’ornementation curieuse, à la fois archaïque et modern-style que présentent plusieurs d’entre elles, n’est ni sans goût, ni sans ingéniosité.
Il se tient, quand j’arrive, dans une longue galerie. Je remarque d’abord près de la porte quelques ustensiles de toilette et de vieux objets sans intérêt, entassés dans un coin ; plus loin, un grand lit de cuivre et de fer peint en noir, décoré de nacre, d’une fabrication très ordinaire, mais recouvert d’un magnifique tapis rouge brodé d’or. Bouba est assis sur un divan. Il est coiffé d’une simple calotte et son visage est découvert. Les traits épais ne nuisent pas à l’expression intelligente et bienveillante de sa physionomie.
Notre entretien est plus court que celui de la veille, nous avons épuisé tous les sujets. Il me montre l’étoile du Bénin, qu’il porte aujourd’hui. Je ne manque pas de le féliciter et de lui dire que c’est là une grande décoration. Je le questionne sur la voie suivie par les musulmans qui, de Rei, se rendent au pèlerinage de la Mecque. Comme je vais partir, il me demande un remède contre les maladies d’estomac.
L’après-midi, Faadematou, qui n’est pas encore remise de sa chute, mais chez qui le souci de la parure n’a pas abdiqué, fait procéder à sa coiffure dans un coin du campement. Il y a, dans chaque village, des femmes connues pour posséder cet art. Celle qui est là est une Bornouane. L’intéressée se confie à elle, en spécifiant toutefois que ce n’est pas la mode bornou, mais la mode arabe qu’elle désire ; gravement, l’autre acquiesce. Puis, au milieu de jacassements de perruches, la coiffeuse défait une à une, en s’aidant d’un poinçon de fer, toutes les petites tresses, et les refait en agrémentant l’ensemble d’un motif de fantaisie. Elle rase ensuite ce qui reste sur le haut du front. Le tout dure environ trois heures.
La soirée ne m’apporte que sujets d’impatience. Ce sont des provisions de route, nécessaires, qui n’arrivent pas ; un porteur, malade depuis la veille, qui n’a rien manifesté, et qu’il faut soigner, puis remplacer au dernier moment ; enfin, voici une diversion : une captive que j’ai fait demander hier pour la petite blessée, dont l’état exigera pendant quelque temps des soins et une aide, et dont je désire ne pas avoir à m’occuper. L’interprète ne m’envoyait personne ; alors, à tout hasard, j’ai dit qu’on s’adresse au garde, le fameux garde dont j’ai si mal reçu la communication à Cholliré, et qui, depuis lors, par ordre, sans doute, est toujours là ; et, à ma grande surprise, en cinq minutes, il m’a donné satisfaction.
Faadematou la désirait jeune, sa servante. Mais celle-ci, c’est un bébé. Elle paraît avoir tout au plus dix ans. Elle arrive menue, sans voix, pleine de crainte, par avance soumise à tout. Je caresse sa petite tête pour la rassurer, puis j’envoie Somali prévenir que cela ne peut aller, qu’il en faut une autre, plus robuste. Il serait véritablement inhumain d’exiger de cet être minuscule une étape quotidienne de 25 à 30 kilomètres et, à l’arrivée, un travail.