En attendant, elle reste là, dans la case, sage, assise par terre. Elle est enveloppée jusqu’à la taille dans un petit pagne blanc bien propre, comme un jupon très serré, qu’on lui a sûrement mis tout à l’heure pour venir. Ses cheveux, comme ceux des païennes d’ici, sont courts, presque ras, et rasés en rond autour de la tête, de manière que seule subsiste une espèce de calotte de sacristain. Ses jambes sont jointes et allongées ; ses reins font un angle droit avec elles. Au-dessus, son buste enfantin se penche en avant, et ses petites mains de travailleuse, au bout de ses bras noirs, longs et grêles, viennent reposer sur ses tibias. Elle exprime avec une intensité étonnante la passivité sans défense, la résignation absolue, l’absence de toute conception qui ne soit pas celle de l’implacable fatalité.
Mais l’autre arrive bientôt. Somali s’est adressé au même garde. Que n’ai-je eu recours à ses offices plus tôt ! Le porteur, les vivres, sont venus aussi, avec la même célérité, dès qu’il a su que j’en avais exprimé le désir. L’interprète, lui, n’a pas reparu.
La nouvelle captive est plus vigoureuse, grande, lourde, jeune, pourtant presque obèse ; aussi passive, d’ailleurs. Elle s’appelle Hebbini. C’est chose faite, je l’emmènerai.
Puis, comme j’entends me mettre en route dans la nuit, je fais tout de suite les présents d’usage : au chef du campement, au garde. Je suis très large avec ce dernier. Je viens de voir quelle est sa bonne volonté, et je désire compenser mon accueil un peu rude de l’autre jour. Il n’y a que Guédal, le Guédal dont m’a parlé M. Bonhomme, que je n’aie pas vu. Ce grand personnage n’a pas daigné se déranger.
Au dernier moment, je me décide à m’en enquérir. J’appelle le garde, puisqu’il semble être le plus débrouillard.
— Connais-tu, lui dis-je, ici, un grand captif du nom de Guédal ?
— Guédal, me répond-il simplement : mais c’est moi !
Personne, dans mon entourage, où on le savait, ne m’en avait averti ; et Yahia, qui s’était si lourdement trompé en me présentant cet homme à Cholliré, n’avait même pas pensé aux conséquences de son erreur, et avait négligé jusqu’à la fin de la réparer.
Les insectes et les faux renseignements sont parmi les principales plaies des pays noirs. L’indigène donne souvent des indications incomplètes, parce que son attention se porte sur des points négligeables à nos yeux et néglige en même temps ceux qui nous préoccupent. Il donne, en outre, des indications fausses parce que la notion de la vérité n’est chez lui que relative ; et devant une question, il arrivera qu’il croie bien faire en nous faisant la réponse qu’il suppose que nous désirons, et dont il imagine que nous serons satisfaits, plutôt qu’en nous fixant avec exactitude sur le fait.
Aussi ne faut-il pas hésiter, lorsqu’on veut acquérir une certitude, à multiplier les interrogations, à les répéter en des termes différents, à les reprendre un moment ou quelques jours plus tard, et s’il arrive qu’on leur ait donné au début une forme qui semble attendre l’affirmation, à leur donner ensuite le caractère opposé. Ce n’est qu’au prix d’une patiente persévérance qu’on découvre les sentiers qui percent la brousse de son cerveau. Le cas, ici, était bien simple. Mais j’avais été négligent.