Pas de réponse.
— Eh bien, c’est parfait. Je suis content de t’avoir vue.
La présentation est terminée. Elle reprend la position verticale et s’en va. Je félicite Denis de la distinction de son choix. Mais l’attendra-t-elle ? C’est possible. Sinon, il s’en consolera.
Denis est un parti. Il a été, affirme-t-il, au service du lieutenant-colonel Brisset, lors de la conquête du Cameroun. Il connaît tous les dialectes, tous les coins, et presque tous les boys du Cameroun et du Tchad. Il a été infirmier et a quelques notions de pansement. Il fait assez bien la cuisine. C’est quelqu’un.
Nous partirons dans la nuit. Je me suis procuré des bananes, rare aubaine, et de la peau de lamentin pour faire des cravaches. Le lac, qui contient un assez grand nombre de ces animaux, a, paraît-il, des endroits dangereux, des tourbillons redoutés des indigènes. Mais il est large et gai, et du village, les vastes pâturages qui l’environnent m’ont rappelé d’une manière saisissante nos belles prairies de France, si loin.
Le premier campement après Léré est celui d’Elleboré. Somali, qui a l’air de se remettre au pas, m’apporte un serpent qu’il a tué pour moi, en route. Je tire aussitôt de ma cantine une trousse complète que m’a donnée, avant de partir, pour cet objet, le docteur Coyon, et je commence à disséquer de mon mieux la tête pour en extraire les glandes à venin selon ses indications ; il en destine le contenu à des travaux de laboratoire, au Muséum. Mais l’animal est petit, l’opération est difficile, et finalement, je perce les glandes l’une après l’autre. C’est manqué. Je tâcherai d’être plus habile la prochaine fois.
Un de ces beaux lézards si communs ici — il n’est pas rare que j’en aie quatre ou cinq à la fois dans ma case — a suivi l’opération avec une attention soutenue. Je l’examine à mon tour. Il a la tête d’un rouge vif, le cou presque blanc, le corps noir et brillant comme du charbon de bois, la queue grise, orangée à son extrémité. Puis le bourdonnement d’une mouche mâconne me distrait dans mon examen. Ces longs insectes noirs, à taille de guêpe, au dard virulent, construisent sur tous les murs leurs petits nids de terre agglomérée ; il n’est de gîte, à part ma tente, où je ne les aie, sans plaisir, pour voisins.
Les notes pittoresques du reste de la route, jusqu’à Maroua d’où me séparent encore quatre étapes, sont les villages de Lara et de Mindif. Lara est un pauvre hameau kirdi, construit au pied d’un relief rocheux. La pierre de ce relief est parfois lisse, mais le plus souvent très fractionnée ; des arbustes sortent des moindres intervalles ; il abrite les cases et sert de refuge éventuel à leurs habitants. Dès qu’un sujet d’inquiétude vient troubler le calme de leur vie monotone, ceux-ci en gravissent les pentes avec une agilité de singes, et disparaissent en un instant. Lorsque nous arrivons, deux femmes passent justement, qui portent du mil dans des calebasses. Elles nous voient, s’arrêtent, hésitent, puis s’enfuient, en abandonnant leurs fardeaux pour courir plus vite. Leur toilette est celle des femmes Saras ; un petit coin d’étoffe par devant, une branche de feuillage qui pend par derrière, telle une queue verte, brève et étalée. J’envoie deux cavaliers, de deux côtés différents, pour surprendre les hommes de l’endroit ; ils y réussissent, arrivent lorsqu’ils sont encore là, les rassurent et m’amènent le chef et cinq d’entre eux.
Le costume des Laras, qu’on retrouve dans plusieurs régions de l’Afrique, est assez imprévu. C’est un étui de paille claire et brillante de la langueur et du diamètre d’une banane, et dont on se demande s’il a pour objet de dissimuler dans sa gaine, ou de signaler par sa couleur, tranchant sur la peau noire, ce que le vêtement le moins ambitieux s’efforce de dérober à la fois à l’attention et aux regards.
J’explique au chef que je ne veux de mal à personne ; que je désire du mil pour ma troupe, et que je le paierai largement. Il me fait apporter de très bonne grâce ce qui m’est nécessaire ; mais quand, l’après-midi, je manifeste l’intention de photographier un groupe de mes hôtes, c’est aussitôt une fuite éperdue, et je me divertis de la célérité avec laquelle hommes et femmes, grands et petits, escaladent les rochers avoisinants, où je les perds de vue en moins d’une minute. On trouve toutefois un homme et une petite fille qui étaient restés dans une case, ignorants du péril. On me les amène. L’homme, un de ceux qui sont venus le matin, n’a pas peur ; il accepte de tenter l’aventure. Il fait même habiller la petite pour la circonstance : un long collier de verroteries et trois petites tiges de bois piquées, l’une dans la narine droite, une autre au milieu de la lèvre inférieure, la troisième au milieu de la lèvre supérieure ; elle est prête ; elle se place près de lui. Je vise les deux patients avec mon appareil. Le père commence à donner des signes d’inquiétude. Néanmoins, il fait bonne contenance, se bornant à bien assurer son équilibre et à se raidir dans l’attente du projectile que cet engin bizarre va probablement lui lancer. Il est tout surpris quand je lui annonce que c’est fini, et sa bonne figure naïve s’épanouit devant le menu présent que je lui fais remettre.