La nuit est cruelle. Dans une atmosphère étouffante, baigné de sueur, dévoré d’innombrables puces, je cherche en vain le sommeil. Vers dix heures, un cavalier apporte le lait qui doit constituer mon dîner ; atteint, depuis la veille, d’un commencement de dysenterie, j’ai renoncé, par prudence, à toute autre alimentation. Mais il faut l’aller chercher au loin dans la brousse, où sont les troupeaux.
Le sentier, le lendemain, chemine à travers la savane sèche, épineuse, aux arbustes clairsemés, que j’ai déjà connue en Nigéria. Devant nous se profilent les deux sommets de roche lisse et dénudée du mont Mindif, isolé dans la plaine. A une vingtaine de kilomètres du village, deux cavaliers, habillés très simplement de cotonnade bleu sombre, viennent me saluer de la part du lamido. Celui-ci est, par l’importance de son commandement et par l’autorité de son caractère, l’un des plus notables du Cameroun. Dix kilomètres plus loin, un troisième cavalier, qui m’annonce que son maître va se porter à ma rencontre : deux kilomètres encore, et c’est, dans un nuage de poussière, une troupe d’une vingtaine d’hommes vêtus, cette fois, avec richesse, que précède un sonneur de trompette. Leurs chevaux, comme ceux de Bouba Rei, portent des housses sur lesquelles certains dessins rappellent les pièces du blason. L’un d’eux se détache des autres, met pied à terre. C’est un grand dignitaire. Le sultan, me dit-il, est derrière lui.
Mais j’aperçois déjà le village, et je distingue en même temps un long cortège de costumes éclatants ; deux cents cavaliers environ, plus une vingtaine de fantassins, armés de fusils de modèles divers. Au milieu, seul, en blanc, avec un turban bleu foncé, le lamido Bokhari. Il s’arrête, met pied à terre et s’avance vers moi. Je l’imite ; nous échangeons des politesses ; je le félicite de la tenue de ses hommes ; les fantassins, notamment, sont formés d’une manière qui révèle un commencement d’instruction militaire ; il se montre très sensible à mon éloge. Puis il me conduit au campement et regagne ses cases. Il a l’air intelligent, énergique.
Les cadeaux habituels ne tardent pas à arriver : riz, miel, arachides, gâteaux, hydromel, dans de grands récipients qu’on aligne sur deux rangs devant la case que j’occupe ; six bœufs, huit moutons, quatre chevaux, deux pièces d’une très belle cotonnade qu’on fait à Mindif. J’accepte le riz, les provisions et un bœuf pour mes porteurs. Je renvoie le reste sous des prétextes quelconques, avec force remerciements, et je fais remettre à mon hôte quelques objets d’Europe que je sais devoir lui être agréables.
Je vais le voir l’après-midi. Nous nous entretenons de la guerre. Son père a été fusillé par les Allemands.
Je suis arrivé à Maroua le lendemain, 6 avril. De loin, on aperçoit le poste. Les petites constructions de ce dernier sont perchées avec beaucoup de pittoresque sur de hauts reliefs rocheux qui dominent le village — exceptionnellement important, car il a 20.000 habitants — et la vaste plaine avoisinante ; un mayo, entièrement à sec, large et sablé, met, tout auprès, nette, sa traînée blanchâtre ; la multitude des cases, généralement cylindro-coniques, à toits de chaume, étend en contre-bas une immense surface grise tachetée d’un vert poussiéreux et discret, qu’une avenue droite et claire, d’environ douze cents mètres, divise en deux parties inégales.
Maroua est actuellement la grande agglomération du Nord-Cameroun. La circonscription de ce nom se prolonge, à l’Ouest, jusqu’à la Nigéria, au Nord jusqu’au lac Tchad, à l’Est jusqu’au Logone et au Chari. A côté de montagnes relativement élevées — la chaîne granitique du Mandara — elle comprend d’immenses plaines alluvionnaires inondées aux pluies et des herbages abondants.
Les principales peuplades qui l’habitent sont les Foulbés, les Bororos, les Mandaras, les Mousgoums, les Choas, les Kotokos. Elle possède notamment de nombreux troupeaux de bœufs, des moutons et des chèvres, de beaux chevaux, et produit du mil, du coton, du maïs, des arachides, du riz, de l’indigo, etc. Mais, comme pour la région de Garoua, l’exportation n’y est guère possible qu’au profit de la Nigéria anglaise, faute de moyens de transport français.
Reçu fort aimablement par le capitaine Têtu, je suis reparti le 8 avril. Je laissais, à Maroua, la petite Faadematou, arrivée à destination, et guérie.
La contrée qui sépare Maroua de Pous, petit centre indigène de la rive gauche du Logone, est essentiellement plane ; c’est d’abord la savane, avec son herbe maigre et ses arbres épineux ; puis un interminable pâturage, où rien n’échappe à l’ardeur du soleil.