On couche trois fois en route et on arrive à Pous. J’ai retrouvé les troupes de cavaliers, les rudes musiques, qui depuis quelque temps, pour honorer ma venue, me noient chaque jour, durant les trois quarts de l’étape, dans les flots de leur poussière.

Les environs de Pous sont occupés par des Massas. Ils vivent dans de petits groupes de cases dispersés sur les faibles reliefs que l’inondation annuelle respecte. Ces cases sont assez décoratives. Ils les font d’une belle terre gris clair, en forme d’obus. Eux-mêmes ne portent pour vêtement qu’une peau de chèvre, attachée comme un tablier, mais par derrière. Les femmes se percent les lèvres et y enchassent des ornements de métal dont la taille dépasse celle d’une pièce de cinq francs. Cette mode est sœur de celles de certaines peuplades Saras, mais chez celles-ci les disques ou soundous sont en bois et d’un diamètre bien supérieur.

Je dîne à Pous, au bord du fleuve, dans un tourbillon d’insectes. Puis le vent m’oblige à regagner la grande case qui sert de campement, et je me couche dans un autre tourbillon, de chauves-souris, cette fois, ce que d’ailleurs je préfère de beaucoup, car les chauves-souris, elles, m’évitent.

Je m’embarque le lendemain matin sur une petite pirogue creusée dans un tronc d’arbre. Une natte fixée sur des branches courbées en arceaux m’abrite relativement du soleil. Mais l’abri est bas et je ne puis m’y tenir que couché. Un certain nombre d’autres pirogues semblables, sans natte toutefois, transportent mes gens et mes bagages.

Les tsé-tsé se révèlent bientôt, si nombreuses, que préférant le supplice de la chaleur au harcèlement douloureux et irritant de leurs piqûres, je fais installer ma moustiquaire sous l’espèce de tunnel où je suis confiné, et passe ainsi toute la journée, comme une chenille dans son cocon, près d’étouffer. Ce n’est pas la tsé-tsé de la maladie du sommeil ; celle-ci n’est dangereuse que pour le bétail ; on ne rencontre l’autre que plus au Sud. Je me rappelle qu’il y a deux ans, j’ai remonté le Logone à la même époque de l’année et que je n’ai pas été piqué. La zone de la tsé-tsé s’étendrait-elle ? Quoique cette odieuse mouche ne s’éloigne généralement pas de ses gîtes habituels, sa prédilection pour l’ombre la porte à séjourner dans certaines embarcations ; elle accompagne ainsi plus ou moins loin les voyageurs ; peut-être se fixe-t-elle ensuite dans le voisinage du lieu où elle les laisse.

Mes pirogues sont si petites que sur une partie d’entre elles, il n’y a qu’un homme et une cantine. En revanche nous marchons vite, et nous ne mettrons que trois jours et demi pour arriver au poste de Kousseri ; d’ordinaire, il en faut six.

La largeur du fleuve varie, en cette saison, entre 80 et 100 mètres. Son eau est jaune et peu profonde. Nous avançons à la perche ; nous touchons souvent. Les rives terreuses, à pic, ont de 2 à 3 mètres, juste ce qu’il faut pour qu’on ne puisse pas voir le paysage avoisinant. Quand, par hasard, celui-ci se révèle, c’est, le plus souvent, une immense plaine toute couverte d’herbes jaunes avec, de loin en loin, un arbre sec ; parfois aussi, sur une éminence de la rive, un pauvre village.

Les oiseaux sont nombreux. On voit, pressés sur les bancs de sable où on les approche facilement, des bandes de gros canards et surtout de pélicans dont certaines comptent certainement plus d’un millier d’individus. C’est pour moi l’occasion de coups de fusil fructueux.

On me signale peu après, dans la plaine, des tetels, sorte de grosse antilope. Je n’ai pas de peine à en tuer un. Mon tir reprend un peu de justesse. Nous nous arrêtons pour déjeuner devant quelques huttes misérables. Denis, qui a trouvé du merissé à Pous, me fait attendre deux heures, quoique nous soyons déjà en retard sur l’étape normale, un repas de poisson pourri et de viande gâtée, dont je ne peux rien manger. Je donne une sanction immédiate à cette négligence. La chaleur m’a fatigué durant ce dernier mois, et je suis très amaigri. C’est pour moi une nécessité sérieuse de me refaire par une nourriture suffisante, alors que je le puis encore.

L’après-midi, les bandes de canards et de pélicans ont disparu. Mais, de place en place, des oiseaux dont la grosseur n’est généralement pas inférieure à celle d’un cygne, se tiennent sur la rive et nous regardent curieusement passer. Ils me rappellent les petits commerçants qui, les soirs d’été, s’échelonnent, assis devant leurs portes, le long de certaines rues de Paris.