Je compte mes pirogues. Il y en a quinze. Elles marchent sans ordre, à grande vitesse, tenant toute la largeur du fleuve. On croirait assister à des régates barbares. Nous ne terminerons l’étape qu’à minuit.

Le lendemain, le fleuve s’élargit. Les rives, toujours à pic, se couvrent d’herbes vertes et montrent quelques arbres. Un courrier m’apporte une lettre de M. Montchamp, directeur du Bureau politique à Fort-Lamy, que j’ai rencontré au cours de mon dernier voyage. Il a connu mon arrivée et me souhaite fort aimablement la bienvenue. Une deuxième lettre m’arrive le soir, du chef de Cabinet, celle-là. Elle m’apprend, hélas ! que j’ai manqué de quelques jours M. Lavit, gouverneur du Tchad, de qui j’ai été l’hôte il y a deux ans, et que j’aurais eu un vif plaisir à rencontrer encore. Il rentre en France avec Mme Lavit, et vient de partir. Un courrier rapide, que je lui ai envoyé de Ngaoundéré pour m’éviter précisément cette déconvenue, n’est jamais parvenu à destination.

Je campe le jour suivant à Karnak Logone, dans une grande case d’argile, plaisante, aérée, construite en terrasse sur le fleuve ; c’était, il y a deux ans encore, un poste ; nous avons cessé de l’occuper ; il est tout près de Kousseri, où l’administration du Cameroun est déjà représentée.

Le village de Karnak Logone est d’une importance moyenne. Je reçois presque aussitôt la visite de son lamido, seigneur de petite envergure. A peine est-il parti que Somanakandji arrive, tenant dans ses bras un animal que je n’ai jamais vu, construit en forme de poire, presque sans cou, avec une petite tête conique et une grosse croupe ronde, au pelage joliment cerclé de gris et de brun foncé. C’est une espèce de mangouste. Les indigènes le nomment ougnar. Il se nourrit d’œufs, de poulets, et mange les serpents : bonne note.

Ce nouvel hôte, qui paraît très doux, se laisse caresser. Puis il se met à fureter dans la case en poussant de temps à autre un trille strident comme un coup de sifflet, et que j’aurais pris pour un cri d’oiseau si je n’en avais pas vu l’auteur.

Je me décide à l’acheter. Le propriétaire attend là. Il lui passe une ficelle autour des reins et l’attache à une de mes cantines.

Mais le petit sauvage donne des signes d’impatience. Il n’aime pas être tenu ainsi. Je veux le délivrer, il me mord avec rage. Je me relève la main pleine de sang et je l’envoie promener d’un coup de pied. Prompt comme l’éclair, il se relève, se retourne, et, furieux, se précipite vers moi. Sa ficelle, qui l’arrête à temps, m’évite seule une nouvelle morsure. J’admire tant de courage, mais je ne veux plus de cette belliqueuse bestiole, et je la rends incontinent à son maître, tout déconfit de manquer une bonne affaire. Quand il me prendra fantaisie de posséder un animal irritable, je chercherai une petite panthère, et si je suis mordu ou griffé, je n’aurai qu’à m’en prendre à moi ; mais par cette espèce de lapin, non. Cela me désoblige.

Je voulais partir le lendemain avant l’aube, afin de coucher à Kousseri. Le chef piroguier m’a objecté qu’on rencontre, non loin d’ici, un endroit infesté d’hippopotames et qu’il y a deux ans, un Européen, pour avoir voulu passer de nuit, a vu son embarcation bousculée, quoique ce fût une baleinière de deux tonnes, infiniment plus lourde et plus stable que mes modestes pirogues, et s’est noyé. C’est vrai : je me rappelle qu’on m’a parlé, à l’époque, de cet accident. J’étais justement au Tchad.

Nous ne quittons donc Karnak Logone qu’assez tard ; après trois heures, mais en plein jour, nous nous heurtons, en effet, aux animaux annoncés ; c’est un véritable barrage. Leurs têtes, qui émergent à fleur d’eau, sont réparties sur toute la largeur du fleuve. Je fais faire halte à ma petite flottille, j’accoste. Je fais 200 mètres le long de la berge, et je m’arrête à peu de distance de ce cénacle. Personne ne se dérange.

Je choisis l’animal le plus rapproché, je tire, et je manque. Mon second coup de fusil est plus heureux et ce sont tout aussitôt les convulsions habituelles, dans une eau qui se teinte de rouge.