Je laisse deux pirogues et quatre hommes pour dépecer la bête qui va bientôt reparaître, gonflée, à la surface, et nous apporter la viande. Je remonte dans mon embarcation et je fais passer tout le monde très près de la rive ; par surcroît de précaution, je me tiens prêt à tirer en cas d’espièglerie de nos lourds voisins, maintenant invisibles, mais, sans nul doute, toujours présents.
Les fantaisies agressives des hippopotames ne sont pas absolument rares ; soit que la venue d’une pirogue les égaie, soit qu’elle les irrite, soit qu’elle les inquiète, principalement dans le cas d’une mère avec un petit, il arrive qu’ils la bousculent, la soulèvent même, et il est très dangereux de tomber dans l’eau si près d’un animal de cette puissance et de cette brutalité.
Je vois, peu après, quatre crocodiles, dont je tue l’un ; puis, tout proches les uns des autres, de véritables bancs d’oiseaux ; chacun est composé d’une espèce différente : il y en a un de pélicans blancs, un autre de gris, un d’énormes canards, un de grues couronnées ; enfin, quelques isolés, non moins décoratifs, mais dont j’ignore les noms. C’est ensuite, s’élevant brusquement de la rive, l’étincelante nuée d’un vol de martins-pêcheurs très communs ici, en tunique rouge, avec des ailes vertes et une tête d’un bleu verdâtre qu’on retrouve dans les plumes de la queue.
Les tsé-tsé, cependant, gâtent pour moi l’attrait du spectacle. J’étouffais littéralement sous ma moustiquaire ; je me suis décidé à la faire ôter, et me voici couvert de piqûres. J’enveloppe mon casque et ma tête d’une pièce de gaze verte que m’a donnée avant mon départ mon vieil ami Pierre Perrier, et je mets des gants. Je dois être comique, ainsi accoutré, couché sous l’étroit tunnel de mon abri de nattes, et lançant à travers mes lunettes jaunes et ma voilette des regards courroucés. Cela ne suffit pas. Je suis encore piqué à travers mes vêtements. L’ombre, qu’elles aiment, les attire. Je me décide à sortir ; mais elles aussi.
Le lendemain, 17 avril, au jour levant, j’arrivais à Kousseri : un petit poste perché sur la rive, assez haute à cet endroit ; derrière, un village qui fut important, et qui ne présente maintenant que peu d’intérêt. Le chef de poste est un adjudant, qu’un sergent assiste.
De Kousseri, on est tout de suite au confluent du Logone et du Chari. Fort-Lamy est presque en face. J’y étais une heure plus tard. J’entrais là dans notre colonie du Tchad, laissant définitivement le Cameroun derrière moi.
Royaumes tous deux dans l’empire du soleil, ils réservent les mêmes joies aux fatigues des voyageurs. Ils assureront aux colons la même abondance le jour où l’initiative nationale aura achevé la tâche d’aménagement préparatoire qui les livrera dans des conditions pratiques à l’exploitation raisonnée. Sous une forme rude, mais éminemment favorable à la culture de l’énergie physique et morale, ils ménagent, à quiconque possède le goût de l’indépendance et de l’action, les éléments d’une vie intense et pleine de sensations. On comprend mal, dans leurs majestueuses solitudes, l’étrange travers qui nous incite à toujours rester groupés en troupeaux, à végéter pressés les uns contre les autres, sous un ciel avare de lumière, de chaleur et de fécondité, lorsque, là-bas, restent inhabités, incultes, d’immenses espaces où la nature ne demande qu’à récompenser le moindre effort avec une générosité magnifique.
Chez le chef de Léré, qu’on voit vêtu de noir, au milieu.
A droite, les greniers à miel alternent avec les cases des femmes.