Une large allée ombragée, le long du fleuve ; puis une ligne de constructions de briques, entourées de jardins verdoyants ; derrière, une autre allée, une autre ligne de constructions et de jardins semblables ; derrière encore, une immense place où conduisent une série d’avenues perpendiculaires aux premières, et que limite finalement le marché, toujours animé et pittoresque : c’est à peu près, plaisante, mais sans caractère, la ville européenne de Fort-Lamy, siège du gouvernement du Tchad, fondée le 29 mai 1900 par le commissaire du gouvernement Gentil.
Autour, plusieurs villages indigènes. La population, composée de Saras, de Ouadaïens, d’Arabes, de Bornouans, de Haoussas, etc..., atteint 7.000 habitants. Les Européens, fonctionnaires, officiers ou commerçants, sont une centaine. Il y a, dans la ville, trois grandes factoreries européennes. On trouve, parmi les artisans locaux, des bouchers, des tailleurs, des potiers, des cordonniers, des teinturiers, des forgerons, des vanniers, des tanneurs. Ces mêmes industries, auxquelles il faut ajouter le tissage du coton, se répètent d’ailleurs dans presque toute la colonie. Doud Mourrah, l’ancien sultan du Ouadaï, destitué, est interné là, dans une vaste demeure. On le voit parfois traverser la place, grand et fort, très noir, l’œil intelligent encore impérieux, tout de blanc vêtu. Il monte généralement un très petit cheval chargé de broderies d’or, au pas pressé, et s’abrite sous une ombrelle claire. Des cavaliers le précèdent, ce pendant qu’une quarantaine de serviteurs se pressent derrière son cheval jusqu’à en toucher la croupe. Dans cet appareil qui nous semble, ici, un peu étrange, il garde un assez grand air.
Quelques mots maintenant sur notre colonie du Tchad. Ses limites sont le lac, le Chari et le Logone, à l’Ouest ; au Sud, une ligne qui descend un peu au-dessous de Laï-Béhagle et de Fort-Archambault pour remonter ensuite, le long du fleuve Aouk, vers le N.-E. ; à l’Est, le Soudan anglo-égyptien ; au Nord, la Libye et le prolongement oriental de la colonie du Niger.
La température est ordinairement élevée, mais sèche et aisément supportable, avec des nuits souvent assez fraîches. A Fort-Lamy, une cinquantaine de jours de pluie par an, entre juillet et octobre. La géologie est à peine étudiée encore. Le sol est en grande partie argilo-siliceux ; la latérite est fréquente. Le terrain reste généralement plat ; quelques massifs granitiques de faible altitude s’accusent pourtant, quelques grès dans le Sud, quelques calcaires près du lac, des gneiss et des micaschistes dans l’Est. Le Tchad possède un réseau fluvial important, mais dont les éléments occidentaux sont seuls accessibles à la navigation permanente, sous la condition, d’ailleurs, d’employer, pendant la saison sèche surtout, des embarcations à faible tirant d’eau. Les autres bahrs sont temporaires sur presque toute leur longueur.
Mais alors que la Nigéria anglaise, pour environ 860.000 kilomètres carrés, a plus de 17.000.000 d’habitants, pour notre colonie du Tchad qui s’étend à peu près sur 1.110.000 kilomètres carrés, le recensement de 1920 accusait 1.245.416 habitants seulement, chiffre certainement inférieur à la réalité, qui est toutefois bien faible encore.
Ces habitants se divisent en deux grandes catégories, les musulmans et les animistes ou kirdis. Les premiers avant notre domination, pressuraient et pillaient les autres ; maintenant tout est rentré dans l’ordre. On y trouve beaucoup d’Arabes, la plupart au teint noir ; quelques Foulbés qui se localisent principalement dans le Baghirmi, près de Massenya et de Melfi ; des Yal-Nas, nouveau groupement ethnique de la région de Melfi, signalé par le lieutenant — aujourd’hui lieutenant-colonel — Derendinger ; les Saras, qui occupent les rives du Bahr Sara et celles du Chari, près de Fort-Archambault, et, au nombre de près de 300.000, constituent la population la plus laborieuse et la plus utilisable de tout le Tchad ; les Boudoumas et les Kouris, habitants des îles du lac, les Kanembous, qui peuplent le Kanem, et seraient venus jadis du Tibesti, des Gorânes, Tedas, ou Toubous, dispersés au nord de la ligne Abéché-Lac Tchad ; les Mabas, Kibets, Kondongos, etc., au Ouadaï, et, près d’Abéché, capitale de ce même Ouadaï, un tout petit village de Touareg qu’on nomme là des Kindin. La maladie du sommeil limite jusqu’ici ses ravages, pour le Tchad, à l’extrême sud de la colonie. On ne saurait mettre assez de diligence, d’attention et de ténacité, à lutter contre ce fléau, et c’est un point qui mérite d’être particulièrement signalé. L’organisation rationnelle de la lutte contre la maladie du sommeil, à l’aide de moyens suffisants, est une des mesures les plus indispensables à la prospérité présente et surtout future de notre Afrique équatoriale.
Le sous-sol du Tchad est mal connu. On n’y avait pas encore prospecté sérieusement quand j’y suis passé. Mais le cuivre, le zinc, le plomb argentifère, l’étain, le fer, sont signalés parmi ses ressources.
Le Nord, le Borkou, l’Ennedi, fournissent du sel ; au Kanem on trouve du natron, à la surface du sol, ou près de celle-ci, dans des cuvettes caractéristiques de cette région.
Les principaux produits de la terre sont le coton[5], le gros et le petit mil, l’arachide, le blé, le riz, le maïs, les haricots, les patates, le sésame, le karité, le manioc, la gomme, le tabac, l’indigo, le ricin, le kapok, le garad, employé pour le tannage des peaux, de nombreuses essences de bois parmi lesquelles l’ambadj est à remarquer à cause de sa faible densité, les palmiers deleb, dattiers et hyphènes (doum) ; une partie d’entre eux toutefois assez étroitement localisée. La mission Chevallier et la mission Périquet, notamment, ont étudié d’une façon très complète, et bien avant moi, les végétaux de la région.
Certains de ces produits sont susceptibles, on le voit, de fournir soit de l’huile, soit de l’alcool, et méritent à cet égard une attention toute particulière, car une des difficultés qui s’opposent à la prompte solution du problème des transports mécaniques en Afrique Centrale, est le prix de revient du combustible, et les ressources locales de cet ordre doivent être rangées parmi les plus précieuses.