Pour moi, je sens naître et grandir une joie profonde à la pensée de retrouver bientôt l’Afrique que j’aime. Je profite de mes loisirs pour me livrer à des études utiles. J’ai déjà pris contact à plusieurs reprises avec les populations musulmanes. Mais l’âme islamique est secrète et subtile, et je ne saurais trop me familiariser avec elle. Je vais avoir cette fois un intérêt capital, le mot n’est pas déplacé, à ne pas faire de fausse manœuvre : l’exploration est une question de psychologie, de patience et de santé.
Partant de ce principe que la conscience d’un peuple est fonction de sa religion et de sa loi, je relis donc avec une attention particulière le Koran et le code malékite de Khalil. J’ai aussi un recueil de proverbes arabes ; les proverbes jettent de précieuses lumières sur la mentalité des gens qui les ont faits ou adoptés. J’emporte le cours d’arabe ouadaïen et tchadien de M. l’Administrateur des colonies Carbou, celui du commandant Derendinger qui va paraître et dont il a bien voulu me confier les épreuves, les « Conseils aux voyageurs naturalistes », publiés par le Muséum, d’autres ouvrages techniques encore. Il me faut réduire ma bibliothèque à l’indispensable, car tout bagage sera tôt ou tard un impédimentum.
Mes questionnaires sont déjà rédigés. J’ai pour habitude, lorsque mon programme de mission m’a été défini, d’en établir une sorte d’analyse, sous la forme d’une série de questions dont les réponses éclaireront tous les points directement ou indirectement visés. Cela fait, je procède d’abord en route aux observations que je puis recueillir directement. Puis, lorsque je rencontre un Européen, ce qui est loin de m’arriver tous les jours, je lui lis mon questionnaire exactement comme si je n’avais moi-même rien vu. Je fais de même avec les indigènes qui me paraissent particulièrement bien informés ; mais c’est alors plus délicat, parce que les questions, pour eux, doivent être transformées encore ; il faut en éliminer toute complexité, les décomposer en éléments absolument simples ; ce n’est que par des sondages en quelque sorte rectilignes, directs, qu’on arrive à extraire de ces cerveaux, d’une formation si différente de celle que nous devons à notre atavisme et à notre éducation de civilisés, toute la vérité qu’ils peuvent exprimer. De ces divers résultats, complétés et vérifiés les uns par les autres, je tire ensuite les éléments de mes rapports.
Nous longeons bientôt, sur une mer apaisée enfin, les côtes portugaises ; elles ne nous montrent que des hauteurs nues. Le temps est beau maintenant, mais je m’accommode mal de l’existence confinée du bord : une prison au milieu d’un désert, tel est, et sera toujours pour moi, le meilleur des navires.
Notre première escale, Dakar, que nous atteignons le huitième jour, ne nous apporte pas la chaleur. Ce n’est pas la première fois que je constate que la réputation du Sénégal, en ce qui concerne la température, est surfaite. Torride en été, son climat est souvent assez froid l’hiver. Cependant l’aspect de la côte reste celui d’une terre brûlée par le soleil : des roches jaunâtres, des reliefs arides, qui se dressent au-dessus de l’eau et nous font faire un grand détour. Nous accostons aux larges quais sur lesquels de longs bâtiments bas alternent avec des espaces vides. Un groupe d’Européens attend le navire ; autour, une foule aux noirs visages, où les longs boubous blancs se mêlent aux costumes ouvriers. Les passagers descendent à terre en vêtements de drap, beaucoup en pardessus.
Dakar, malgré les progrès qu’on y remarque, demeure une ville banale et sans attrait, à laquelle manquent à la fois le confort et l’élégance de l’Europe et le pittoresque de l’Afrique. La mentalité des indigènes s’y manifeste en outre trop souvent par une arrogance qui donne à réfléchir sur l’opportunité des privilèges qu’on leur a si prématurément accordés.
Je passe quelques heures à terre et j’ai la satisfaction d’y trouver deux petites théières d’un modèle particulier très apprécié dans toute l’Afrique Centrale et le Sahara. Je m’empresse d’en faire l’acquisition. Outre le plaisir que j’éprouve à posséder ces objets dont la forme éveille mes souvenirs de voyageur, je me vois de la sorte à même de recevoir selon la mode et le rite les musulmans qui viendront dans quelques semaines, à chaque grand centre, me rendre visite à mon campement. C’est souvent par ces petits détails qu’on dispose un hôte primitif à la confiance. Ils lui donnent l’impression qu’on n’est pas tout à fait un étranger. L’infusion de thé — du thé vert — est une boisson extrêmement répandue au Tchad, au Niger, au Sahara et très certainement dans d’autres régions où je n’ai pas été à même de le constater ; boisson de luxe, mais ce luxe est accessible à tous. Le café ne la remplace que très haut vers le Nord, lorsqu’on arrive aux départements algériens, ou à la Tunisie, selon la direction qu’on suit.
Nous sommes restés à Dakar tout le jour. A la nuit, ce furent l’appareillage, l’empressement ordonné des manœuvres coutumières, le bruit des treuils succédant à celui de la grue qui, depuis notre arrivée, déversait le charbon dans la cale, la légère trépidation des hélices ; puis les lumières qui nous montraient la terre se sont éloignées avec lenteur.
Nous touchons deux jours plus tard à Konakry, le chef-lieu de la Guinée Française. Avec ses palmiers innombrables, ce coin de verdure est pour le voyageur la première révélation des sites africains ; Dakar ne saurait en donner l’image. Nous n’y restons que trois heures, mouillés auprès des îles de Los, toutes vertes aussi. Cette fois, les casques coloniaux et les vêtements de toile apparaissent. Le soleil répand enfin sur nous sa chaleur et sa gaieté. L’été, au printemps même, nous ne l’aurions pas attendu si longtemps, et dès avant Dakar, il se serait chargé de nous apprendre que nous approchions d’un sol brûlant.
Deux jours encore, et c’est Tabou, sur cette partie de la côte d’Ivoire qu’on nomme la côte de Krou, près de l’embouchure du Cavally. La chaleur est devenue torride. Sous ces latitudes, certains services du bord, principalement celui des machines, sont très pénibles pour les Européens ; aussi la plupart des navires prennent-ils ici des manœuvres kroumanes, qu’ils y laisseront de nouveau au retour.