Les Kroumanes forment une race à part. C’est une population de pêcheurs localisée dans cette région, et qui, en dehors de la pêche, a la spécialité de s’engager ainsi ; elle fournit également les équipes dont on se sert pour passer la barre. La vigueur de ces noirs est remarquable, et le développement harmonieux de leur musculature les classe parmi les plus beaux athlètes du monde.
Quant à la barre, dont je viens de parler, c’est un phénomène qui se manifeste sur toute une partie de la côte occidentale d’Afrique. Elle est constituée par une lame de fond d’une extrême puissance qui déferle et se reforme constamment à une distance assez faible du rivage. D’où nous sommes, à quelque moment qu’on jette les yeux sur celui-ci, on aperçoit trois vagues de volumes différents ; la plus proche de la terre achève de s’y briser, et son rouleau pesant vient mourir sur le sable ; la plus éloignée se forme à peine ; celle du milieu, en revanche, dans toute sa force, s’élève pour retomber avec fracas en une formidable volute ; elle est capable, à ce moment, de culbuter le plus robuste canot.
Sur les points dépourvus de wharf — ils deviennent heureusement de moins en moins nombreux — on passe la barre dans de lourdes baleinières qu’actionnent, assis cinq par cinq sur chaque bord, dix pagayeurs spécialisés dans ce sport assez rude. Il s’agit de manœuvrer de manière à éviter le rouleau tant qu’il est dans sa force. Lorsqu’on débarque et qu’on se dirige, par conséquent, vers la grève, on progresse tout d’abord sans précaution dans la zone où la vague se forme ; on atteint de la sorte la limite jusqu’à laquelle elle reste sans danger ; puis, au moment choisi par le chef de manœuvre, souvent après une assez longue attente au cours de laquelle on se laisse dépasser plusieurs fois par le léger pli qui l’accuse, les pagayeurs, avec des cris barbares, se lancent brusquement à sa suite en donnant le maximum de leur effort. La partie, dès ce moment, est engagée sans retour possible : il s’agit de n’être rejoint par la vague suivante, qui, menaçante, arrive déjà et gagne sensiblement de vitesse, que lorsqu’on a atteint le rivage ou presque ; alors le rouleau mourant de l’ennemi se borne à soulever l’embarcation qu’il lance sans dommage sur le sable.
Si on le rencontre, en revanche, trop tôt, en pleine action, tout est culbuté et le péril, plus encore que la noyade et la voracité des requins, est le choc brutal de la pesante baleinière qui capote sur ses passagers. Quand on vient de terre, la manœuvre est inverse, mais elle procède d’un principe analogue. Dans les deux cas, le succès est une question d’opportunité dans le départ, puis de vitesse dans la course qui suit. Les accidents, déjà rares autrefois, sont aujourd’hui exceptionnels.
Trois heures d’arrêt, le lendemain, devant Grand-Bassam, vert et plat. La chaleur est pénible, humide et lourde. Depuis plusieurs jours, dès le lever, on se sent las. Ce n’est qu’un peu avant le coucher du soleil que notre partie quotidienne de croquet met son animation et sa gaieté sur le pont supérieur ; on la joue avec des palets, et des figures tracées à la craie représentent les arceaux. Nous sommes toujours sept ou huit à y prendre part : d’ordinaire, mes compagnons de table et moi, parfois aussi quelques passagers agréables qui se sont mêlés à notre petit cercle. Le navire suit de près une côte sans grâce et sans diversité ; le tableau qu’elle offre est formé de trois tranches parallèles : la mer grise et calme comme un lac ; une mince ligne blanche — le sable, — une épaisse ligne sombre — la forêt : cela à perte de vue, devant nous, derrière nous. Demain seulement la Gold Coast présentera des reliefs et quelques découpures. Quant au ciel, il se charge de nuages épais qui ne cessent de nous en masquer l’azur.
Notre prochaine escale est Cotonou. Propre, ombragée, avec son sol de sable, ses allées bien tracées, elle nous présente, fort avant dans la mer, l’invite de son long wharf, avec la voie ferrée qu’il porte. Le petit groupe si vivant dont j’ai fait mon habituelle compagnie descend ici ; je me joins à lui, pour les quelques heures de l’arrêt ; nous nous asseyons dans une sorte de benne qu’on vient de poser sur le pont ; une grue la saisit, l’enlève, la transporte au-dessus de la mer, puis la laisse lentement descendre ; une embarcation la reçoit : elle la mènera, avec nous, jusqu’au bas du wharf, où nous serons accrochés de nouveau et hissés de même.
M. Fourn, le gouverneur du Dahomey, est là ; il vient recevoir M. Michel, délégué de la colonie, comme je l’ai dit, et Mme Michel. Je retrouve M. Fourn avec grand plaisir. J’ai gardé le plus agréable souvenir de son aimable accueil et de ses utiles conseils, au début de ma mission précédente, et je m’empresse d’accepter l’invitation qu’il veut bien me faire, avec la courtoisie qui lui est habituelle, d’être son hôte à déjeuner. Il a ménagé à M. et à Mme Michel la surprise d’une fête pleine de pittoresque ; parmi les détachements d’indigènes rassemblés pour leur arrivée, on remarque particulièrement des échassiers vêtus de costumes chatoyants et barbares qui, sans autre soutien que de longues perches de trois à quatre mètres fixées par des liens à leurs jambes, se promènent, penchés en avant, à pas immenses, à la hauteur des palmiers des avenues.
Mon retour à bord est sans gaieté. Tous ceux, ou presque, dont l’entrain de bonne compagnie avait donné pour moi un charme inaccoutumé à cette traversée, sont restés ici. Nous ne sommes plus que trois à la table du commandant, lui compris, et nous passons la soirée, qui nous paraît longue, à échanger des impressions de spleen.
Cependant j’ai eu une satisfaction à Cotonou : mon cuisinier Denis et mon premier boy Somali, qui m’ont accompagné durant tout le cours de mon dernier voyage, m’attendaient sur le wharf. Je les ai trouvés en débarquant. Je les avais laissés il y a deux ans à Zinder, centre de la Colonie du Niger, tout proche des régions désertiques où j’allais entrer ; je ne voulais pas les emmener par trop loin. Un officier, le capitaine Barraillier, à qui j’ai demandé dernièrement de vouloir bien s’informer d’eux, m’a fait savoir qu’ils y étaient encore, et, grâce à sa grande obligeance, j’ai pu leur faire tenir les indications nécessaires pour venir me rejoindre. J’en avais encore un, Ahmed ; il est reparti au Tchad, mais quand il me saura de retour, il s’arrangera sûrement pour me trouver.
Denis est un noir chrétien de Brazzaville ; il a ses défauts comme tout le monde ; il est même un peu « crapile », au dire de ses camarades, mais c’est un cuisinier de brousse de premier ordre, débrouillard, infatigable et toujours de bonne humeur. Somali est un Sara de Fort-Archambault, plus rude, plus sûr aussi, consciencieux à l’extrême et, à l’occasion, chasseur plein de sang-froid. Les bonnes figures de ces vieux serviteurs m’ont donné l’impression que, déjà, je me retrouvais un peu chez moi. On me demande parfois si je ne me sens pas isolé, dans ces voyages où je ne suis accompagné d’aucun blanc ; mais je me trouve bien moins seul parmi ces noirs dévoués qu’au milieu d’Européens indifférents. Ce n’est pas au désert, mais dans une foule sans solidarité, que le sentiment de la solitude est de plus poignant. Quant aux occupations, je suis loin d’en manquer, et s’il arrive, par hasard, que je n’aie rien à faire, je n’ai qu’à regarder autour de moi ; il y a, dans l’observation attentive et réfléchie de la nature, des leçons pour tous.