Le lendemain, nous courons tout le jour sous un ciel noir, sur une mer sombre, unie et silencieuse. Plusieurs averses torrentielles nous apportent un peu de fraîcheur. Nous dépassons les bouches du Niger sans les apercevoir. Une dernière nuit, et nous stoppons au large du port de Douala, invisible encore ; un transbordeur y conduit en trois heures les quelque vingt passagers qui, comme moi, descendent. M. Carde, commissaire de la République, a eu l’amabilité de m’inviter à prendre place à bord de la chaloupe des Travaux Publics, plus rapide.

C’est par Douala qu’on accède généralement au Cameroun Français ; l’ancien chef-lieu, Bouéa, est dans la zone anglaise. Situé au fond d’un large estuaire qu’alimentent cinq fleuves, Douala est accessible, à marée haute, aux navires tirant six mètres d’eau. Cet estuaire, le proche voisinage du mont Cameroun (4.015 mètres) et de l’île également montagneuse de Fernando-Po, y déterminent un régime de pluies exceptionnel : plus de quatre mètres d’eau par an. De là deux conséquences : une extrême fertilité du sol ; un climat humide, et assez pénible malgré que le thermomètre monte rarement très haut.

Le port comporte des aménagements importants, ainsi qu’un outillage d’une puissance appréciable. La ville elle-même est verdoyante. Ses constructions, bien séparées les unes des autres, s’étalent largement sous de beaux arbres aux feuillages épais. Le sol, d’un jaune rougeâtre assez plaisant, n’apparaît que sur les chemins, d’ailleurs nettement tracés et en parfait état ; une herbe verte, où de vigoureuses cultures mettent leur note claire, s’étend sur tous les espaces libres. Un beau parc y a été créé par les Allemands.

Une banlieue indigène importante forme à l’entour une ceinture ininterrompue de villages disposés le long d’excellentes routes, et dont la propreté et la prospérité frappent d’abord. La population de l’ensemble est d’environ 25.000 habitants, sur lesquels 400 Européens.

Les cases, construites en forme de rectangle allongé avec des toits débordants à arête, et d’ordinaire soigneusement alignées, sont spacieuses et en bon état, encore que d’un faible pittoresque ; bien que leurs matériaux soient empruntés à la forêt équatoriale, elles m’ont rappelé, sous des dimensions moindres, les baraquements dont le Génie fait les camps. Mais, surtout dans les centres anciens, une admirable végétation borde la route, et ses rameaux bas et touffus l’ombragent par endroits tout entière. Les arbres utiles dominent d’ailleurs ; il y a là d’innombrables palmiers à huile, des bananiers aux longues feuilles larges, hautes, d’un vert clair ; des cacaoyers, des orangers, des manguiers. Des maisons qui témoignent d’une large aisance, propriétés de riches indigènes, se dressent fréquemment parmi ces cases. Dans ce décor, un mouvement, un ordre, une activité laborieuse qui s’imposent à l’attention et contribuent à donner l’impression très nette d’une évolution économique et sociale orientée vers le bien-être et le progrès.

Le gouvernement allemand interdisait rigoureusement aux noirs, par mesure d’hygiène générale, de construire leurs habitations à moins d’une certaine distance de la ville européenne. L’administration française obtient les mêmes résultats utiles en prescrivant, pour toute maison construite dans Douala même, quel qu’en soit le propriétaire, un minimum de conditions d’aération et de salubrité. Plus libéral, plus équitable, ce procédé a été apprécié par les populations locales.

Je suis resté à Douala trois jours, et j’en suis parti avec M. Carde, qui s’y trouvait justement lors de mon arrivée, pour me rendre au chef-lieu de la colonie, Yaoundé, seconde étape de mon itinéraire terrestre. Le voyage est facile ; on le fait partie en chemin de fer, partie en automobile ; il dure deux jours, qu’il est possible de réduire à un seul. Cent quatre-vingt-un kilomètres de voie ferrée d’un mètre ont été construits là par les Allemands, en dehors d’une autre ligne qui se dirige vers le Nord ; mais, lors de leur retraite, ils ont eu soin de tout mettre hors d’usage, détruisant notamment six ponts, dont l’un de trois cent vingt mètres de long. Nos services du Génie ont procédé à la réfection nécessaire, et lorsque je suis passé, six mille indigènes, recrutés et traités avec le souci le plus louable d’humanité et d’équité, travaillaient déjà à la construction d’un nouveau secteur.


CHAPITRE II

DE DOUALA A YAOUNDÉ