J’avais trouvé, entre Douala et Yaoundé, la grande forêt équatoriale qui occupe la région côtière du Cameroun.

C’est tout d’abord, jusqu’à sept ou huit mètres, un enchevêtrement inextricable de lianes, de fougères, d’arbustes ; puis de cette brousse ténébreuse jaillit, dans le demi-jour d’une atmosphère humide et chaude, une innombrable phalange de troncs immenses, clairs ou noirâtres, tantôt droits et nus, plus souvent tourmentés, ramifiés, garrottés de parasites aux liens multiples que noua la succession des ans ; au-dessus, filtrant avec parcimonie la lumière du ciel, s’étend, plus aérienne, plus découpée, mais toujours formidable, la zone d’expansion des sommets.

En cette région au sol accidenté, des dépressions s’accusent souvent dans le voisinage immédiat de la voie ferrée ; alors l’œil domine, à travers un rideau plus ou moins dense, le moutonnement d’une sombre mer de cimes noyées dans un brouillard blanchâtre par où se révèle un fond marécageux.

Après cinq heures de trajet, nous avons quitté le chemin de fer à voie d’un mètre pour prendre la draisine qui, sur voie Decauville, à la faveur de travaux d’art considérables, assurait le service des cinquante-quatre kilomètres suivants.

Sans atteindre le degré de confort du chemin de fer de Nigéria, où j’avais eu la surprise de trouver, deux années plus tôt, un sleeping excellent, nos wagons sont, à cet égard, satisfaisants. Seule la draisine est d’une rusticité qui n’a d’ailleurs rien de surprenant pour ce genre de véhicule.

Je n’avais pas manqué, en cours de route, de recueillir tous les renseignements possibles sur une question fort étrangère à ma mission, mais qui ne laissait pas néanmoins de m’intéresser au premier chef, la présence de gorilles dans le voisinage. A Eseka, village où notre train s’était arrêté, on en avait vu récemment encore ; mais ils fuyaient, chassés par le bruit des explosions des mines ; et malgré que tout espoir ne fût pas perdu d’en rencontrer un peu plus loin, les chances d’une chasse fructueuse restaient problématiques. Je devais être définitivement fixé trois jours plus tard.

Comme je l’ai dit, je faisais route avec M. Carde, qui, après un déplacement à Douala, regagnait le chef-lieu de la colonie. A Makak, une automobile nous prit à notre descente du train. Le paysage allait se transformer d’une manière complète, et se parer de grâces que rien ne m’avait laissé prévoir. Déjà la légèreté de l’air nous rappelait que du niveau de la mer, nous étions passés peu à peu à l’altitude de 1.200 mètres, pour redescendre bientôt d’ailleurs aux environs de 700. La forêt, qui s’était progressivement éclaircie, ne se manifestait plus autour de nous que par la présence de quelques grands arbres largement espacés, sans brousse, sans lianes ou presque, entre lesquels cet air vif circulait. La route, rougeâtre avec des tons bruns, parfois violacés — elle emprunte cette coloration à la latérite dont elle est faite[1], d’un entretien d’ailleurs parfait, serpente ici entre deux épaisses bordures de citronnelle dont les touffes aux longues pousses vert clair l’encadrent agréablement. De chaque côté, des palmiers à huile penchent sur nos têtes l’ombrage de feuilles qui se rejoignent en arceaux. Ailleurs ce sont des bananiers que nous dépassons, plus loin des herbes de deux à trois mètres de hauteur. Souvent des enclaves de sol nu nous montrent un rang de cases, alignées parallèlement au chemin, à cinquante mètres environ de celui-ci ; les plantations sont alors reculées derrière elles ; devant restent seuls, sur un sol d’une méticuleuse propreté, quelques palmiers ou orangers. Ce sont des villages. Cette zone est très peuplée, et nous croisons de nombreux convois d’indigènes, ordinairement chargés de palmistes.

Le ton rougeâtre de la route, cette verte citronnelle qui l’encadre gaiement, ces beaux palmiers à l’ombre généreuse, éveillent l’impression d’un grand parc, et l’œil se repose, sur ce paysage riant et gracieux, du sombre chaos de la forêt ; la petite ville de Yaoundé ne fait qu’accentuer ce caractère. A l’Est des montagnes verdoyantes qui la dominent de 500 mètres, elle occupe une éminence d’une faible étendue. Les mêmes routes, bordées de même, y tracent des voies planes et paisibles le long desquelles s’érigent, espacées, souvent coquettes, les maisons des Européens — fonctionnaires, officiers, colons, une centaine en tout. Des rosiers, des arbres au feuillage touffu et aux innombrables fleurettes rouges, des daturas aux fraîches clochettes blanches sèment çà et là des touches charmantes. On aperçoit, dans la direction du Nord-Est, de l’autre côté d’une dépression de peu de profondeur, un village haoussa assez important ; à part un très petit groupe de cases visibles vers le Sud-Ouest, les autres centres indigènes s’égrènent un peu plus loin. A elle seule, la population avoisinant la ville atteint 30.000 habitants. Une mission catholique, à la tête de laquelle est un évêque, une mission américaine, exercent respectivement leur influence sur ces derniers.

Nous arrivons à six heures au gouvernement. Je trouvai pendant mon séjour à Yaoundé, chez le commissaire de la République et chez Mme Carde, qui, avec leur jeune fille, avaient là leur résidence, l’hospitalité la plus aimable, et je serais heureux, si ces lignes leur tombent sous les yeux, qu’ils veuillent bien y voir le témoignage du souvenir vivement reconnaissant qu’elle m’a laissé.

L’après-midi se terminait parfois pour moi par une promenade aux environs. De six à huit heures, M. Carde avait coutume de recevoir chaque jour les principaux Européens du chef-lieu, et, par leur présence assidue, plusieurs ménages de fonctionnaires ajoutaient quotidiennement à l’attrait de ces réunions quasi-familiales. La tenue blanche des hommes, les robes légères des femmes s’harmonisaient avec l’ambiance et offraient aux lumières une gamme claire et gaie.