Mon premier soin, le lendemain de mon arrivée à Yaoundé, a été de me mettre en quête d’un maître ès photographie ; car j’étais neuf en la matière. La Société de Géographie m’avait confié un appareil. J’avais pu faire, avant de partir, en compagnie de mon frère, le docteur Bruneau de Laborie, qui s’est consacré à la science radiologique, quelques essais au cours desquels il m’avait donné de précieux conseils. Mais il me fallait adapter ces premières notions au milieu spécial où j’allais les appliquer. Muni d’un actinomètre, je faisais des expériences à chaque heure et pour chaque degré de lumière.

Je notais, lorsqu’elles s’affirmaient satisfaisantes, mes conditions de diaphragme et de vitesse ; et j’établissais ainsi une sorte de tableau. Encore ce procédé exigeait-il souvent un guide. M. Julliard, chef du service des postes à Yaoundé, eut l’amabilité d’accepter ce rôle. Dans la journée, je prenais mes vues ; le soir, après dîner, j’allais chez lui ; nous procédions au développement, et il formulait ses critiques. Il possédait, dans la cour de la poste, une véritable ménagerie qu’il traitait d’ailleurs avec beaucoup d’humanité. Ses hôtes de marque étaient, lors de mon passage, trois panthères et deux chats-tigres. Je m’empresse d’ajouter que tout ce petit monde aux yeux luisants et aux griffes acérées était soigneusement enfermé. Il y avait aussi, dans une ferme voisine, un jeune éléphant familier. Je l’ai croisé plusieurs fois qui se promenait paisiblement avec son cornac, l’un suivant l’autre. Il était accueillant à tous, sauf aux automobiles. Yaoundé en compte deux ou trois. L’une d’elles, un jour, le découvrant au sortir d’un tournant, n’avait pas pu s’arrêter assez vite et était venue donner dans son robuste arrière-train. Il avait gardé, de ce procédé rude, une amertume qu’il n’hésitait pas à manifester à l’occasion en se portant au petit trot, d’un air irrité, à la rencontre de ces véhicules, de sorte que les mécaniciens l’évitaient maintenant avec soin.

Mais M. Julliard allait jouer pour moi un rôle bien plus considérable encore : il me signala en effet la présence à Yaoundé du chef Mbala, un des meilleurs chasseurs du pays, qui assurait connaître la retraite, toute proche, d’une famille de gorilles. L’instant d’après, j’étais chez M. Carde qui, avec sa bonne grâce habituelle, voulut bien interrompre quelques instants des occupations certainement plus importantes pour faire mander le dit Mbala. J’eus bientôt la joie d’apprendre de ce dernier que M. Julliard était parfaitement renseigné ; Mbala détenait bien ce secret émouvant, et de plus, se faisait fort de me mettre, dans les quarante-huit heures, en présence des animaux désirés. Il fut convenu séance tenante qu’il partirait le lendemain matin pour se rendre sur place, et que j’irais moi-même le rejoindre le surlendemain. Le rendez-vous était au minuscule village d’Oukoua, à une trentaine de kilomètres.

Le lendemain était un dimanche. Je me rendis à la butte de tir pour essayer une fois de plus mon vieux fusil, un Lebel 1902 à chargeur de trois cartouches qui m’avait servi pendant tout mon précédent voyage, et pour prendre contact avec une nouvelle arme du même modèle que j’avais achetée avant de partir. L’après-midi fut occupée par divers préparatifs, puis, à cinq heures, par une dernière promenade en automobile avec M. Carde. Les villages s’échelonnent, nombreux, le long de la route ; ils sont du type que j’ai décrit déjà.

Un peu plus loin, à partir de la Sanaga, l’enclave défrichée s’arrondira, les cases, jusqu’ici rectangulaires avec un toit à arête, deviendront cylindriques, avec un toit en forme de cône.

Je rencontrai partout un grand nombre de chiens ; contrairement à la plupart de ceux que j’avais vus chez les indigènes d’autres contrées, ils étaient gras et en bon état ; c’est qu’ils sont admis comme monnaie pour le paiement de la dot des femmes, et qu’on les entretient en conséquence. Chez les peuplades africaines, en effet, c’est généralement le mari qui achète sa femme, et le procédé, devant la logique, devant d’autres considérations même, peut soutenir la comparaison avec le nôtre.

Je me mets en route le lundi matin en tippoy. C’est un fauteuil de paille, parfois muni d’un abri de nattes, que des perches de bambou adaptées par des liens transforment en chaise à porteurs. Il utilise deux équipes de quatre hommes chacune qui se relaient l’une l’autre. J’ai avec moi un guide, un garde régional, Denis et Somali. Nous suivons pendant plus d’une heure une route parfaite avec, toujours, le même aspect d’allée de parc ; puis nous tournons à gauche et prenons une piste étroite, mais facile, entre deux champs d’herbes serrées de trois à quatre mètres de haut que les indigènes nomment isong ou isân. Aux herbes succède la petite brousse ; elle nous conduit dans la forêt.

Cette dernière est assez accidentée et je dois bientôt mettre pied à terre. Des sentiers capricieux, coupés de racines à fleur de sol, montent et descendent dans l’ombre humide. La température est chaude, lourde, mais supportable ; nous sommes abrités du soleil. Au fond des dépressions sont d’ordinaire de petits cours d’eau qu’on passe sur un tronc d’arbre ou simplement à pied plus ou moins sec. Nous ne tardons pas à arriver dans une clairière au sol net dont le fond est occupé par un rang de quelques cases alignées parallèlement au chemin. Des cultures les entourent, où je remarque bananiers, orangers, manguiers, palmiers à huile, manioc, arachides, etc. Les hommes sont parfois habillés à l’européenne — de quelle façon ! — le plus souvent à moitié nus. Les femmes portent, par derrière, un petit balai épais et assez court ; avec quelques verroteries et un modeste morceau d’étoffe par devant, c’est leur seul vêtement.

Je remarque entre les mains d’un indigène une arme curieuse, sorte d’arbalète d’un bois rouge sombre, poli et dur, sur lequel des dessins sont gravés en creux. Fort ingénieuse dans son fonctionnement, elle se compose d’une tige de 1 mètre 20 environ, en travers de laquelle est fixé un petit arc. Cette tige est fendue longitudinalement sur les cinq sixièmes de sa longueur. En écartant ses deux parties, rapprochées au repos, et en tirant sur la corde de l’arc, on diminue doublement la distance qui sépare cette corde d’une petite encoche, et on l’y engage. La traction de la corde maintient dès lors les deux parties de la tige disjointes sur toute la longueur de la fente : l’arbalète est armée. On pose devant la corde, dans une rainure pratiquée à cet effet, une courte flèche grosse comme la moitié d’un crayon, empennée d’un petit triangle rigide découpé dans une feuille, taillée en pointe et d’ordinaire trempée dans un poison qui la revêt d’un enduit très clair. Ces flèches sont contenues dans un large carquois cylindrique. Puis on vise, et en rapprochant, par une pression progressive, les deux parties de la tige fendue, on amène la petite encoche à se dérober sous la corde, qu’elle libère brusquement. La flèche a une force appréciable ; à une vingtaine de mètres, elle blessera aisément un oiseau ou un singe. L’arc est d’ailleurs très résistant. On le tend en engageant l’une des extrémités entre deux piquets profondément enfoncés dans le sol, et en exerçant une forte pression sur l’autre à l’aide d’un troisième pieu légèrement mobile autour de sa base : il y a dans le village, installé une fois pour toutes, un dispositif de ce genre.

Un tam-tam qui se porte à ma rencontre vient à son tour retenir mon attention. Trois musiciens — trois enfants — composent l’orchestre. L’instrument, le même pour tous, est constitué par un certain nombre de planchettes disposées horizontalement les unes à côté des autres ; au-dessous d’elles est un rang de calebasses de grosseurs diverses. Ce piano rustique est maintenu éloigné du corps par une branche pliée en cerceau, dont la partie convexe s’appuie sur les cuisses ; une corde qui passe derrière la taille le retient et assure le contact ; il reste ainsi placé et fixé devant l’artiste, qui, frappant rapidement sur les planches avec des bâtonnets, en tire des sons mélancoliques et pressés. Son nom est djaboum ou dja, me dit-on. Ailleurs on le nomme balafon. Il est répandu, avec des variantes, dans une grande partie de l’Afrique.