Cet orphéon m’accompagnera jusqu’à Oukoua. Nous traversons ainsi une dizaine de petits groupements d’habitations, fermes plutôt que villages, mais dont le nombre surprend. Il est rare qu’on voie la forêt si peuplée. A onze heures et demie, j’arrive ; c’est la clairière habituelle, avec cinq ou six cases rangées au fond. Les quelques femmes du lieu poussent des cris aigus en mon honneur, deux ou trois hommes exécutent une danse simpliste et niaise. Malgré la bonne volonté de cet accueil, une seule chose m’intéresse : Où est Mbala ?
Pendant qu’on le cherche, Denis et Somali installent, pour la première fois depuis la fin de mon dernier voyage — près d’un an — mes meubles de campement. Dans la case qu’on a fait débarrasser pour moi, je revois mon vieux lit de camp, dont jadis, au Bornou, j’ai fait remplacer la toile par du cuir ; ma chaise de fer, ma petite table, les trois bâtons assemblés en trépied auxquels j’accroche bidons et effets ; les deux cantines qui contiennent les objets dont je me sers tous les jours ; un tub de toile, la toile de tente individuelle qui, par terre, pliée en deux, constitue ma descente de lit ; mes deux fusils encore dans leurs étuis : me voilà chez moi.
Ce domicile et ce refuge, je le retrouverai désormais tous les soirs, où que je sois, toujours le même, dans une case, sous ma tente, ou sous la voûte hospitalière du ciel. Je le retrouverai au soir des jours heureux. Je le retrouverai au soir des mauvais jours. J’y goûterai de grands repos, une paix rare. Peu de soucis franchiront sa porte. Je l’aime profondément ainsi.
Je suis à peine installé qu’un tirailleur, de passage au village, m’apporte un goliath : c’est un hanneton au corselet noir rayé de blanc, mais de la taille d’un petit moineau. Il y en a beaucoup dans la région.
Je fais maintenant mon premier déjeuner de brousse. L’une après l’autre renaissent mes anciennes habitudes ; en quelques heures je suis redevenu le voyageur de jadis, et lorsque, ensuite, je vais m’étendre sur mon lit, car cette première étape m’a fatigué, je n’ai pas de surprise à me voir tiré de ma somnolence par la menace d’un lourd bourdonnement qui tourne autour de mon visage, par la préoccupation d’une tache de soleil qui me semble progresser vers ma tête, par toutes ces petites inquiétudes oubliées, conséquences de la nature trop proche et trop riche, qui brusquement surgissent dans ma vie et dans ma mémoire pour me devenir à nouveau familières. Alors, le sommeil étant passé, je me lève, regardant bien d’abord où je pose mes pieds à cause des insectes malfaisants ; je fais quelques pas ; il est quatre heures ; je rédige mes notes quotidiennes, — ces lignes ; je sors, je m’assieds sur ma chaise ; puis, dans le calme de mon clair campement où chaque chose et chacun ont pris leur place, entre les murailles de verdure dont la forêt emprisonne mon village, j’attends, presque sans pensée, des nouvelles de Mbala, le déclin du soleil, la chute de la chaleur, et la fin du jour.
Le lendemain matin vers cinq heures et demie, comme j’achève ma toilette, Denis vient me dire que notre chasseur est arrivé, et l’introduit. Le voici, de taille moyenne, vigoureusement musclé, le visage jeune et ouvert. Il a trouvé un couple de gorilles, avec des petits, mais il m’explique, dans un français assez correct, — c’est un élève de nos missionnaires — qu’ils sont dans un coin de la forêt où un Européen ne peut absolument pas circuler : la brousse y est impénétrable. Il va donc repartir de suite. Il fera cerner les animaux par un certain nombre d’indigènes. On les effraiera au moment voulu, en même temps qu’on ouvrira un côté du cercle, et je n’aurai qu’à me placer sur leur chemin. Le procédé ne me plaît pas beaucoup ; j’ai l’habitude de chasser autrement, d’une manière plus simple, sans tant de monde, en tête à tête ou presque avec le gibier ; et j’insiste vivement pour l’accompagner sans délai ; mais il demeure aussi catégorique.
« Ici, me dit-il, en montrant l’inextricable fourré qui nous entoure, la brousse est bien ; là-bas, elle est très mauvaise. »
Cela me suffit, car ici déjà je ne saurais passer. Je me rends à l’évidence. Il repart. J’attendrai. Cette chasse sera d’ailleurs singulièrement décevante, et si je lui donne place dans ce récit, ce n’est que dans un souci de vérité. Plus tard, au Tchad, je dédommagerai mes lecteurs.
Vers deux heures et demie, en questionnant autour de moi, j’apprends que l’endroit où opère Mbala n’est guère à plus d’un heure d’Oukoua, et je décide de m’y faire conduire, malgré tout, pour voir moi-même.
A peine me suis-je engagé dans le sentier, où me précède un guide, que, pour un motif d’un autre ordre, je me félicite d’avoir pris ce parti. C’est la végétation la plus épaisse que j’aie vue ; nous cheminons dans un demi-jour sans éclaircies, par une galerie si basse qu’il faut se baisser, s’agenouiller presque, à chaque instant ; cette incommodité se complique de pentes raides, glissantes, où le pied, pour se poser, doit chercher avec soin les creux ; puis de marécages — ou marigots — nauséabonds et noirs, qu’on passe tant bien que mal, non sans quelques chutes, sur des branches humides et glissantes ; et je vois un très appréciable avantage à m’être familiarisé dès aujourd’hui avec une gymnastique qui demain, avant la chasse, m’aurait fatigué et énervé. Il faut peu de chose pour nuire à la justesse d’un coup de fusil et, avec les animaux rares, lorsqu’on perd sa chance, c’est fini. Le proverbe qui dit « l’occasion est chauve par derrière » est particulièrement vrai ici.