J’entends bientôt des cris répétés, lointains d’abord, qui partent de points différents ; et j’arrive peu après à une sorte de palissade à claires-voies, faite de branchages entrecroisés que des indigènes, répartis à quelque distance les uns des autres, achèvent hâtivement de construire en poussant ces cris. Elle épouse la courbe d’une percée large d’un mètre qui vient visiblement d’être frayée à l’aide de coupe-coupes, car elle est jonchée de branches fraîchement tranchées. Je m’engage dans ce chemin pour chercher Mbala, qu’on me dit tout près. On me montre en route une petite place où l’un des gorilles a mangé la veille ; la considération dont on entoure les quelques débris végétaux qu’il a laissés là me confirme que j’ai affaire à un grand seigneur de la forêt.
Bientôt arrive Mbala. Il a fait entourer, me dit-il, par les gens du village voisin, que stimule la perspective de quelques centaines de kilogrammes de viande, le lieu où gîtent les animaux. Demain matin, à huit heures, il m’attendra là, où nous sommes. On fera une brèche sur un point de cette manière de champ clos ; nous entrerons tous deux, et si les gorilles veulent s’enfuir, les clameurs des indigènes, les difficultés de la palissade qui partout est un peu penchée vers l’intérieur, de manière que quiconque s’y accrocherait la ferait tomber sur soi d’abord, les retarderaient, paraît-il, suffisamment. Les cris que j’entends sans cesse n’ont d’autre but que de leur ôter la tentation de s’approcher du cercle qui, déjà, les emprisonne. Ce programme, théoriquement, peut séduire : pratiquement, il me semble d’une exécution difficile. Mais, bien que Mbala s’exprime assez clairement en français, il est possible que quelque chose m’échappe dans ce qu’il veut me faire comprendre ; le principal est pour moi de joindre les gorilles ; il m’en donne la certitude ; et il a l’expérience de cette chasse, où je suis novice.
On peut penser que le lendemain, à huit heures, j’étais exact au rendez-vous. Mbala aussi. Mais ses préparatifs, me dit-il, ne sont pas terminés. Ils le seront seulement à deux heures. Je lui réponds qu’il prenne son temps, que je sais qu’il exécute un travail difficile ; et que même si de nouveaux retards se produisent, je ne lui en témoignerai aucun mécontentement. Je rentre, et à deux heures je suis là.
Cette fois tout est prêt. Mbala est armé d’un fusil Gras. Il a amené avec lui un autre noir qui a également un fusil. Je m’étonne de ce déploiement de forces, mais il insiste, et fidèle à mon principe de m’en remettre aux indigènes lorsque je ne puis me guider sur mon expérience personnelle, je cède à son désir. Somali, en arrière, avec l’interprète, portera mon appareil photographique. Pour moi, j’ai l’un de mes deux fusils, celui de mon précédent voyage, que je connais bien ; — et dût-on sourire de cette prudence — un pistolet automatique du calibre de 11 millimètres 25. Les enrayages que j’ai eus au cours de mes chasses antérieures — l’un à vingt mètres d’un éléphant blessé — m’ont rendu circonspect à cet égard. Si je venais à me trouver en difficulté, mon pistolet, que je laisse au cran d’arrêt et que je suis à même d’utiliser en une seconde, pourrait, de près, en raison de son calibre et de sa puissance, bousculer n’importe quel animal et me donner du temps, peut-être même me tirer d’affaire.
Nous pénétrons dans l’enclos. Il circonscrit, je m’en rendrai compte un peu plus tard, un grand entonnoir sombre, très boisé, profond, presque à pic, au fond généralement marécageux. Nous nous engageons sur une piste encadrée d’herbes très hautes, et nous la quittons presque aussitôt pour entrer, à gauche, dans les broussailles qui constituent le premier étage de la grande forêt.
Tout de suite, la difficulté de la marche est extrême. Il n’y a plus aucun chemin. L’exubérance de la nature nous emprisonne dans un réseau désordonné. Il faut, à chaque pas, éviter une tige, une branche, une racine en arceau, une liane ; puis s’arrêter pour dégager un pied, ou le fusil qui s’est accroché ; se baisser pour passer dans des cerceaux, reculer parce que le casque qui, lorsque l’on est ainsi courbé, masque la vue, vient de heurter un enchevêtrement trop serré ; se coucher parfois : la suprême ressource, car le sol ménage peu d’obstacles et c’est tout un côté dont on n’a plus à s’occuper. Une descente glissante, très raide, qui se présente devant nous, m’impose un surcroît de précautions. Je dois, pour chacun de mes pas, chercher une place ; si je n’en trouve pas, je me cramponne à des branches souvent épineuses, mais dont le contact momentané est préférable à une chute. Tout cela avec le soin constant d’éviter le bruit, ce qui rend la tâche plus malaisée encore, et essouffle.
Un quart d’heure ainsi, et nous sommes au fond. Nous y trouvons un marigot noir et fétide, où nous enfonçons jusqu’aux cuisses, au milieu de troncs morts et de débris mystérieux. Nous le traversons laborieusement, lentement. Puis une nouvelle pente se dresse, couverte de la même végétation, et, comme l’autre, presque à pic. Il faut la remonter. Nous suivons, depuis le commencement, des empreintes que Mbala dit être celles du gorille mâle ; ce sont elles qui fixent notre route ; ces grands singes, en effet, cheminent le plus souvent sur le sol. De temps à autre, de vagues relents de pourriture, communes d’ailleurs à toutes les parties de la forêt, décèlent un cadavre d’animal qui retourne lentement à la terre. La chaleur, à vrai dire, est tempérée par l’ombre ; mais l’atmosphère humide et tiède de ce sombre séjour reste étouffante. Au repos même, on respirerait mal.
La brousse devient plus dense encore. Nous arrivons à un réseau tellement serré que nous sommes emprisonnés de toutes parts. Cependant nous voici, soudain, au haut de la pente ; un peu de soleil, maintenant, par endroits, transparaît en petites taches gaies, encourageantes.
Mbala se couche pour passer. Il fait quelques mètres à plat ventre. Je le perds tout de suite de vue ; puis il revient. Aller plus loin, me dit-il, est impossible. Seul, et par ce moyen, il pourrait encore avancer. Mais pour moi, l’endroit est impraticable ; il n’y a plus rien à faire aujourd’hui.
Une heure et demie seulement s’est écoulée depuis que nous avons franchi la palissade. Devant moi sont les traces fraîches d’un gibier intéressant entre tous. Je ne retrouverai peut-être jamais l’occasion qui m’échappe. Pourtant je sens si bien qu’il dit vrai, je suis tellement écrasé par la puissance de ce qui m’entoure, que je m’épargne le geste vain d’insister.