Nous cessons de nous préoccuper de la piste ; tandis que les hommes cherchent la direction à prendre pour sortir du fourré avec le minimum de travail, je me débarrasse des fourmis, tombées des branches, qui me dévorent le cou et la nuque ; trop absorbé par les obstacles que tout opposait à ma marche, j’avais renoncé, depuis quelque temps, à les chasser. Avec des coupe-coupes, lentement, péniblement, on ouvre un passage. Dix minutes plus tard, je vois la lumière crue ; puis, presque tout de suite, la palissade. Nous nous asseyons un instant.
Il faut réparer cet échec. Nous tenons conseil.
Je suggère à Mbala d’épier les gorilles, de voir où ils gîteront ce soir. Nous irons, à l’aube, les surprendre. Il paraît trouver l’idée bonne. C’est entendu. Je reprends espoir. Je vais coucher ici pour être sur place en temps utile.
Il y a justement, non loin de nous, une case isolée. Elle occupe l’angle médian d’une clairière, triangle défriché dont les côtés, d’une cinquantaine de mètres chacun, sont constitués par la forêt, cependant que sa base est la palissade même. Entre ce gîte et la palissade, une petite place bien nette, d’abord, où le sol est nu ; puis, ombrageant une herbe drue, une trentaine de beaux bananiers aux grandes feuilles vertes.
La famille qui habite la case, spontanément, s’installe un peu plus loin ; dans dix minutes une hutte de branchages, diligemment construite, l’abritera tout entière. On m’apporte de l’eau, des bananes ; aussi, pour poser ma tête, un billot de bois qu’on recouvre d’une feuille. Je m’étends sur le sol avec délices.
Un petit groupe d’hommes et de femmes, de ceux qui ont construit l’enceinte, arrivent bientôt pour camper là. Au crépuscule, un peu plus tard, ils allument trois feux, presque sans flammes, car l’humidité règne partout, qui répandent dans l’atmosphère une fumée redoutée des moustiques. Assis en cercles, ils causent gaiement. Le jour achève de tomber, et des lucioles saluent la venue de la nuit qu’elles aiment en commençant de voler dans l’ombre ; elles multiplient autour de moi le caprice de leurs étincelles intermittentes ; cela me rappelle mes soirées dans les îles du lac Tchad, où ces insectes sont si nombreux.
Cependant Somali est allé chercher Denis à Oukoua, et je suis inquiet de ne pas les voir. Je crains que l’obscurité ne les ait surpris en route. Le sentier est mauvais ; ils le connaissent à peine.
Soudain, j’entends leurs voix joyeuses. Ils m’apportent mon dîner, avec une couverture et mes affaires de toilette. La famille que j’ai expropriée a emporté les quelques calebasses qui constituent le principal de son mobilier ; la case, au sol de terre, car les planchers sont un luxe inconnu des indigènes dans tous les lieux où je suis passé, contient encore, toutefois, un lit, qu’on a eu la prévenance de laisser à mon intention. C’est un cadre de bois sur lequel sont fixées, rangées dans le sens de la longueur, les unes près des autres, des tiges de bambous. Un peu court, toutefois. Les noirs couchent d’ordinaire les jambes pliées, en chien de fusil, et les dimensions ont été calculées en conséquence : le bord m’arrive au genou. Mais sont-ce les fourmis de tout à l’heure, celles dont la chasse m’a fait négliger l’invasion ? Sont-ce de petites mouches noires presque imperceptibles qu’hier soir, en dînant, j’ai remarquées sur moi ? toujours est-il que des démangeaisons cuisantes me privent de sommeil une partie de la nuit. J’en souffrirai pendant huit jours, et le mot souffrir, si disproportionné qu’il semble avec ce minime incident, n’est pas excessif ; j’ai constaté le matin que sur le dos d’une seule de mes mains se gonflaient plus de cent piqûres ; je ne pouvais obtenir de soulagement qu’en me brossant vigoureusement la peau avec une brosse dure ; d’ailleurs, quelques instants après, je payais ce répit momentané par un redoublement de cuisson. Ce n’est qu’au bout d’une semaine, comme cela ne s’atténuait pas, que j’ai essayé, à tout hasard, de me faire des frictions de jus de citron ; deux jours plus tard, coïncidence ou efficacité du remède, tout avait disparu. Les petites mouches, je l’ai su ensuite, étaient les coupables. On les nomme fourous. Elles sont nombreuses dans certaines parties de la forêt.
A cinq heures du matin, Mbala arrive. Rien à faire encore, me dit-il. Les gorilles paraissent effrayés. Ils ont passé la nuit dans un endroit absolument impénétrable. Pourtant il reste une ressource ; on va resserrer le cercle autour d’eux ; puis on débroussaillera un peu, de manière à réduire encore l’étendue de leur refuge ; alors, sûrement, je les découvrirai.
Je lui objecte que les gens qui sont là ont déjà fait un gros travail, mais il me répond aussitôt, sur un ton de sincérité évidente, qu’ils le font avec empressement et sont tout prêts à continuer. Je profite de cette occasion pour lui demander s’il est exact que des femmes indigènes soient parfois capturées par les gorilles, ainsi que me l’ont affirmé des gens dignes de foi. Il me regarde avec surprise et me répond négativement. Les indigènes de la région ne redoutent pas, selon lui, le voisinage de ces singes, encore que les plantations souffrent quelquefois de leur appétit ; comme la plupart des animaux, quels qu’en soient la taille et la force, le gorille craint l’homme et l’évite chaque fois qu’il le peut. Ce qui les stimule en ce moment, c’est l’espoir d’une ample provision de viande.