Je rentre à Oukoua, où j’arrive à huit heures. On me fait prendre un chemin différent, et je visite en route une petite école de la mission catholique, qu’un moniteur indigène dirige avec soin. Je reprends possession de ma case. Puis je profite de mon désœuvrement pour fureter çà et là. Je remarque d’abord le tam-tam d’appel qui figure ici dans les moindres groupements, sorte de billot de bois creux sur lequel on frappe des signaux convenus, transmis ensuite de village en village ; un autre instrument de musique, le mbet, arc à quatre cordes qu’une cheville, fixée selon le rayon de l’arc, éloigne un peu plus de ce dernier au point médian, pour augmenter la tension. Une calebasse, assujettie au milieu de la longueur du bois, du côté convexe, renforce la sonorité.

Voici que la situation se complique. A une heure m’arrive un homme de Mbala. Il m’avise que les deux gorilles viennent de s’échapper de l’enceinte. C’est d’ailleurs la première fois, depuis le début de cette chasse, que j’y constate quelque chose qui réponde aux conceptions de ma raison. Ce qui me surprend surtout, c’est qu’ils n’en soient pas sortis plus tôt. Néanmoins, comme ce porteur de mauvaise nouvelle me dit que Mbala conserve un espoir, je lui réponds que je vais me rendre sur les lieux. Mais on me dissuade, Mbala n’y est plus ; il a suivi les fugitifs, il est loin, mieux vaut que j’attende.

A cinq heures je dîne, et de nouveau les fourous m’assiègent. J’ai laissé à Yaoundé les quelques paires de gants que j’avais emportées. Je supplée à leur absence avec une paire de chaussettes, ce qui d’ailleurs n’est pas très commode pour manger.

Je viens de finir, lorsque m’apparaît Mbala. Les nouvelles sont désastreuses. Le mâle seul s’est échappé. La femelle est encore là avec sa progéniture, mais elle est très petite. En outre, elle est maintenant effrayée, sur ses gardes. Il estime que désormais, je n’ai nulle chance de réussite. Lui, en revanche, se fait fort de l’atteindre.

Je suis d’abord un peu vexé. Je manque évidemment d’entraînement ; trois semaines de traversée dans l’inaction la plus complète, le séjour chaud et humide de Douala, ne constituent pas une préparation sportive. Pourtant j’ai conscience de n’avoir pas été au-dessous de ce qu’il pouvait attendre d’un Européen. Pourquoi ce brusque changement ?

J’essaie de l’amener à une conclusion différente et l’engage à chercher s’il n’est, pour approcher le gorille, de procédé plus raisonnable que celui sur lequel il a basé son plan : l’affût, par exemple.

Raisonnable : voici pourquoi j’emploie ce mot. Dans le fourré inextricable où nous progressions, il était impossible de voir à plus de cinq mètres ; il y régnait en outre un silence suffisant pour que le plus léger bruit y donnât l’impression d’une présence anormale. Si même nous avions pu persévérer sur les traces des gorilles, comment arriver si près d’eux sans attirer leur attention, c’est-à-dire sans les mettre immédiatement en fuite ? L’aurions-nous fait, que le seul geste de les coucher en joue, dans ces broussailles où le fusil s’accrochait partout, aurait suffi pour leur donner l’éveil ; il aurait alors fallu moins d’une seconde, à des animaux de cette agilité et de cette puissance, pour franchir les deux ou trois mètres après lesquels nous les aurions infailliblement perdus de vue. Placer dans ces conditions un coup précis était presque impossible.

Je devais apprendre, un peu plus tard, que Mbala parlait depuis longtemps de cette chasse, et surtout de la capture des jeunes gorilles, qu’il espérait vendre avantageusement ; mais qu’en raison d’une situation spéciale — il était chargé de la surveillance de travaux — il ne pouvait disposer du temps nécessaire sans une permission difficile à obtenir. A-t-il profité de ma visite pour s’assurer à cet effet d’exceptionnelles facilités, quitte à m’éliminer au moment décisif, ma complète ignorance des mœurs du gorille lui ménageant en moi une dupe facile ?

C’est ce qu’on m’a suggéré ensuite, et je reste d’autant plus enclin à le croire que cette conclusion est encore la moins désagréable pour mon amour-propre de chasseur.

Le soir même, j’étais de retour à Yaoundé, que je devais quitter le surlendemain.