Il est grand temps. J’en accepte l’augure.
Nous trouvons, à Oua, les premières femmes à soundous. Quant au grand gibier, qui m’intéresserait davantage, la situation se précise encore ; il n’y en a pas aux environs. En revanche, j’ai une consolation ; on me fournit cette fois une explication. Des Arabes de Melfi viennent de chasser à cheval, à la sagaie, dans tout le pays. Ils ont abattu des élans, des buffles ; et les animaux sont partis plus loin.
Ces chasseurs indigènes, s’ils tuent relativement peu — je ne parle pas de ceux, en très petit nombre, qui sont autorisés à chasser au fusil — restent néanmoins, pour le grand gibier, si farouche, si vite inquiet, de dangereux ennemis. Nombreux, résistants, braves d’ailleurs, ils le pourchassent longuement, l’affolent, et par la ténacité de leur poursuite, par l’agitation dont s’accompagnent leurs entreprises, ils le troublent profondément dans sa quiétude, nuisent à son alimentation, à sa reproduction, à la multiplication des individus en même temps qu’à la qualité de l’espèce.
Je me remets en route à 2 heures, et après deux heures de tippoy et deux heures de marche au cours desquelles je passe le bahr Keita, large, divisé, et d’ailleurs presque à sec, j’arrive à Kiya bé.
C’est un grand village formé de plusieurs quartiers, dont chacun est entouré d’une longue clôture de seccos. On voit, dépassant celle-ci, les toits généralement coniques, parfois hémisphériques, de nombreuses cases de paille.
Ces quartiers sont séparés les uns des autres par des rues droites et propres ; elles rayonnent régulièrement autour d’une vaste place et se perdent bientôt dans les défrichements plantés d’arbres et de mil qui baignent les abords du village d’une immense mer de verdure. Sur la place même donne la maison du chef, haute, étroite, flanquée de deux tourelles, unique par cette architecture inusitée ici. Tout près subsistent, plus importantes, les constructions d’un ancien poste, devenu un excellent campement. De beaux arbres au feuillage foncé et dru, aux cimes amples et arrondies, l’ombragent par endroits. L’ensemble est agréable, riant et paisible, et réunit les caractères de la plupart des localités de moindre importance que le voyageur rencontre ensuite, vers l’est, jusqu’aux pâturages du Salamat. Toute cette région m’est familière ; j’y retrouve, presque à chaque pas, les souvenirs d’un séjour antérieur.
CHAPITRE III
LE BAHR HADID ET LE BAHR KEITA
Je n’ai passé à Kiya bé que la soirée et la nuit. Je n’avais rien à y faire. J’avais hâte de me remettre à chasser, tout en me dirigeant vers Am Timane, d’où je devais gagner Abéché.