Las de ces marches inutiles, où s’usent vainement mes forces, je charge trois hommes de Gongo d’aller inspecter les environs. Ils rapportent, le soir, que le nombre, la diversité et la date des pistes sont encourageants ; le gibier n’a pas déserté la région. Nous faisons le lendemain une vingtaine de kilomètres, et malgré leur pronostic, nous ne trouvons que quelques empreintes de girafe, datant du matin, et celles de trois sangliers, d’antilopes, puis une troupe d’aigrettes. Je rentre sans avoir brûlé une cartouche, et je fais lever le camp afin de coucher à Diabata, autre petit village peu éloigné.

Je dispose d’un temps limité, puisqu’il me faut être au Ouadaï avant la fin du mois de juillet, et que d’ailleurs les pluies m’obligeront bientôt, de toute manière, à quitter la zone giboyeuse afin de remonter vers le nord, où elles sont un peu plus tardives. Tandis que je rumine ma mauvaise humeur, Somali, triomphalement, me révèle qu’il a trouvé la cause de nos déceptions successives.

Avec Paki, il a, sans m’en parler, consulté un homme de Gongo, qu’on sait expert dans l’art de percer les mystères. Après de savantes opérations, celui-ci lui a livré la clef de notre triste situation. La lumière, enfin, est faite. Maintenant, il faut aviser.

Je l’interroge. Et comme c’est simple !

Je me rappelle bien qu’à Banda, parce que les hommes m’avaient mécontenté, j’ai fait brûler la viande d’une antilope ? Ce fait devait avoir des conséquences que j’étais bien loin de soupçonner. C’est en lui, en lui seul, a révélé le sorcier, qu’il convient de voir la cause de mes échecs. Je ne rencontrerai plus de grand gibier désormais. Ainsi en ont décidé les puissances occultes, soulevées contre moi par cet acte attentatoire aux droits de la gloutonnerie.

Mais cet homme éclairé a eu soin d’indiquer, en même temps, un moyen de réparer tout le mal. Il suffit que je prenne la même quantité de viande, que je la présente quelque temps à un feu en ayant soin de ne pas la brûler à nouveau, et que je la fasse jeter ensuite, non loin de là, dans la brousse, où il est plus que vraisemblable qu’elle ne sera pas perdue pour tout le monde.

Je ne sais pas trop comment je dois accueillir la communication de Somali. Si ce nigaud venait, avec Paki, à se mettre en tête qu’un mauvais sort est désormais attaché à mes chasses, je risquerais fort, guidé par eux, de ne plus rencontrer souvent le genre d’animaux que je désire. Nous avons appris hier que deux chasseurs indigènes ont été tués tout dernièrement, à peu de jours de distance, l’un par un éléphant, l’autre par un rhinocéros ; la crainte de subir le même sort déterminerait bien vite, chez les miens, une secrète résolution dont je supporterais les désagréables conséquences.

Je lui demande d’abord d’un air aimable si ce personnage à l’heureuse clairvoyance est parmi les hommes de Gongo qui nous accompagnent. Non. Il n’est même pas au village. Il s’est absenté momentanément. Je réponds alors que je regrette d’autant plus de ne pouvoir faire sa connaissance que je possède une cravache parfaite, avec laquelle, bien plus sûrement que par tout autre moyen, j’excelle à conjurer l’effet des maléfices de ce genre. Il comprend et se met à rire. Notre entretien ne va pas plus loin.

Je pars le lendemain de bonne heure avec l’intention de déjeuner à Oua, très petit groupement Sara, tout proche, et de gagner Kiya bé, l’après-midi, par la brousse. Deux heures plus tard, j’aperçois, à 200 mètres du sentier, un troupeau d’abouhourf, grandes antilopes, je l’ai dit, à crinière en brosse. Je n’en ai jamais tué de cette espèce, et notre provision de viande est de nouveau épuisée. Je m’approche un peu, et à 100 mètres, j’en abats une d’une seule balle.

Je regarde Somali. Mais c’est lui qui prend la parole. Rien d’étonnant. Il s’est livré la veille au soir à l’opération suggérée. Maintenant, c’est fini, me dit-il, nous allons avoir du gibier tous les jours.