Une heure s’écoule. Le buffle, depuis longtemps déjà, a ralenti sa marche. Il tourne, retourne, nous apprenant par là que l’instant approche où nous l’apercevrons soudain. En effet, le voici, de nouveau, sous un arbre, debout, de profil, la tête et l’avant-main bien en lumière. Je tire. Paki tire aussitôt après. Il part au galop, traverse une clairière, où je lui envoie deux balles encore.
Puis tout recommence. Nous ne voyons plus que sa piste. Elle nous ramène dans les broussailles, mais mes nerfs sont calmés par la marche, par la chaleur, par la répétition surtout, depuis un temps relativement long, de circonstances identiques. On s’accoutume à l’insécurité jusqu’à l’oubli complet du risque. Par instants, je pense à tout autre chose qu’à la chasse. Parfois aussi, une attitude, un geste de Somali et de Paki me rappellent au sentiment de la réalité. Alors je redeviens brusquement une sorte de machine faite essentiellement de deux yeux, de deux oreilles, et d’un fusil, et prête, dès l’alerte, à jeter automatiquement, avec le maximum de promptitude, sa balle dans la direction de l’arrivant.
Bientôt pourtant, mon attention s’éveille à nouveau tout entière. Les traces commencent à révéler les boucles, spéciales au buffle, qui sont l’un des principaux dangers de la poursuite de ce gibier redoutable. Après avoir suivi quelque temps la même direction, il tourne court à droite ou à gauche, parcourt de la sorte une certaine distance, revient prendre sa piste vers l’endroit où il l’a laissée, et continue sa marche dans la direction initiale. Le chasseur, qui croit l’avoir devant lui, est ainsi constamment exposé à arriver à sa hauteur dans le moment où il parcourt une de ces boucles ; s’il est alors senti, entendu ou vu, l’animal sera sur lui en quelques instants.
Un deuxième aléa de la chasse au buffle, puisque j’ai abordé ce sujet, se place au début. Il est dans le fait de ne blesser que légèrement. Il arrive en ce cas — ce n’est pas une règle — que l’animal charge au lieu de fuir. C’est une impression intéressante, mais dont on ne goûte vraiment tout le charme que lorsqu’elle est à l’état de souvenir. Toutefois, l’attaque se produisant ainsi est moins dangereuse déjà ; on voit l’adversaire ; on est encore en position de tir, et on a le temps de redoubler. Bien entendu, il ne faut pas manquer, car lutter d’agilité avec lui est une entreprise chimérique. Si on a réussi, par l’effet d’un sang-froid et d’une adresse exceptionnels, à l’éviter au passage, il s’arrête après quelques mètres, volte avec une extrême agilité, et revient immédiatement, aussi redoutable. La ressource ultime — ultime, je le dis bien, car elle n’est pas sûre, et ne doit être employée que si on est rejoint — consiste à se coucher à plat ventre en se collant bien au sol, de manière à ne laisser aucune prise. Il se peut alors — l’émouvante aventure dont j’ai parlé en est un exemple — que la bête, en raison de la forme et de la position de ses cornes, ne réussisse pas à se servir de celles-ci pour piquer, et s’il se produit une intervention assez prompte, on peut être simplement piétiné ou mordu et sauver sa vie. Au cas contraire il y a bien peu d’espoir. Le buffle s’acharne longuement, et sa puissance est formidable.
Enfin, de même que tous les grands animaux, il est dangereux quand, grièvement blessé, il sent qu’il ne peut plus fuir, et tient tête ; on le conçoit aisément.
Je reviens à notre chasse. La vue des boucles que commence à former la piste m’a enlevé toute tendance à la distraction. Presque aussitôt après, Paki se porte vivement en avant d’une vingtaine de mètres. Je presse le pas, mais il se livre à une mimique désespérée pour me faire conserver ma distance. Somali me dit tout bas que le terrain est aussi désavantageux que possible, car on ne voit pas autour de soi, et que Paki, s’il est surpris, grimpera à un arbre avec une célérité que je ne puis escompter pour moi-même ; aussi dois-je rester en arrière pendant qu’il éclaire la route. Il achève à peine sa phrase que Paki s’arrête, met précipitamment un genou en terre, et tire à trois reprises sur un but manifestement tout proche que, pourtant, je n’aperçois pas. Je suis presque aussitôt à sa hauteur ; je distingue quelque chose de brun devant nous, mon coup de fusil se confond avec le troisième des siens, la masse brune disparaît, et Paki se met à courir en avant ; je le suis de mon mieux, mais, plus rapide et plus adroit, il prend encore une vingtaine de mètres d’avance, et je cesse de le voir. C’est pour l’entendre, il nous appelle : l’animal est couché, là, immobile, sur des branches basses que son énorme corps écrase.
On n’approche pas encore. De sa longue sagaie, un des pisteurs le pique. Il ne tressaille pas. Un autre, s’avançant doucement, de côté, lui lance un peu de terre dans l’œil. L’œil ne cligne pas. C’est fini.
Il est brun, presque noir, le poil, par endroits, très clairsemé sur la peau sombre. Nous cherchons ses blessures. Quelle atteinte à mon amour-propre ! Hier, je l’ai manqué. Aujourd’hui, dans les herbes, je l’ai manqué encore. Lorsqu’il courait, je l’ai de nouveau manqué par deux fois. En revanche, quand je l’ai vu arrêté ce matin, ma balle lui a brisé une côte, et s’est logée dans l’os d’une des côtes opposées, après avoir traversé le cœur. Il en a une deuxième dans le cou, récente, trop bas. C’est tout. C’est de la première qu’il est mort. On voit par là ce qu’est la vitalité de ces animaux. Ainsi blessé, il a pu courir près d’une heure.
Nous trouvons, tout de suite après, une seconde piste, de buffle aussi. Il n’est que neuf heures. Nous laissons deux hommes pour dépecer notre prise, et nous la suivons. Mais il y a trop de brousse. Nous entendons bientôt un départ au galop, et la cadence de quatre pieds lourds qui frappent le sol en s’éloignant : nous ne voyons rien. Nous persévérons quelque temps. Puis la bête nous mène dans de telles épines qu’il faut nous résoudre à nous arrêter.
Le village est loin. C’est l’heure d’en chercher la route. Nous avons déjà fait cinq ou six kilomètres dans sa direction, et relevé, chemin faisant, la trace d’un boa qui, d’ailleurs, se perd presque aussitôt, quand nous découvrons, datant d’une minute à peine, des fumées et des empreintes de rhinocéros. Comment résister ? En avant !