La carcasse de ma dernière girafe était tout près de nous, la piste nous y avait conduits. Le sommet d’un arbre chargé de vautours dont notre approche avait troublé le repas nous indiquait sa place. Nous y sommes allés, mais les lions n’y étaient pas venus.
Nous avons alors repris notre progression, tantôt lente et tantôt rapide. Et, brusquement, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de notre chasse. La piste venait de nous conduire à un arbuste sous lequel deux corps lourds, visiblement, étaient restés longtemps couchés. Les lions y avaient dormi, et s’étaient levés quelques minutes seulement avant notre arrivée. A moins de malechance, nous ne pouvions plus manquer de les voir bientôt. Tous les espoirs étaient dès lors permis.
Nous nous arrêtons là un instant, pour échanger des regards de satisfaction, et, à voix basse, des observations brèves. Paki a repris cette attitude que je connais si bien, le fusil à la main, l’œil au guet. Je m’arme, moi aussi, de mon fusil, et nous nous remettons en route.
L’endroit est parfait. Une grande plaine, avec une herbe tantôt semée en petites touffes courtes et rèches, tantôt serrée, plus haute alors et plus dense à la fois, mais ne dépassant jamais le genou ; sur cette étendue verdoyante, espacés entre eux d’une cinquantaine de mètres en moyenne, de gros arbres aux troncs entourés de lianes et de petites broussailles mettent, dans le gai soleil, des taches d’une ombre épaisse et pourtant lumineuse. C’est sous l’un d’eux que doivent être les lions. Ils ne nous attaqueront pas. Ils nous céderont très certainement la place. Je considère, au surplus, leur chasse comme moins périlleuse que celles de l’éléphant et du buffle. Nous apercevront-ils les premiers, les verrons-nous dans des conditions favorables à un tir précis, s’éloigneront-ils immédiatement, telles sont, pour le moment, les seules questions qui se posent ; mais elles sont d’un intérêt passionnant pour un chasseur.
J’ai, maintenant, à dix mètres devant moi, le plus rapproché de ces arbres. Ils ne sont pas dessous. Nous les verrions déjà. Mon regard se porte vers le suivant, passant vite sur l’intervalle, une place herbeuse, en pleine lumière.
Il y a ici d’innombrables termitières, grandes et petites, d’une argile jaune clair, avec un sommet arrondi. Aussi mes yeux dépassent-ils avec négligence une calotte pâle, qui à 30 mètres de moi, émerge de cette herbe verte et ensoleillée. Mais, tout de suite, ils y reviennent instinctivement. Elle a quelque chose d’anormal, cette termitière. Elle donne une impression de symétrie inaccoutumée : deux petits points sombres, bien nets, un de chaque côté, et juste au milieu, une légère tache d’ombre plus étalée. Je la regarde mieux.
C’est absolument immobile. Cela me regarde aussi, fixement, d’un air méchant et froid, avec une attention extrême. Je distingue dans l’instant deux courtes oreilles dressées, des joues épaisses de chaque côté d’un nez large. J’épaule.
Le lion se lève brusquement, me tourne le dos d’un mouvement souple et prompt, et se sauve au galop. Je ne vois plus dans l’herbe que la petite cible ronde de sa croupe, qui s’élève et s’abaisse à chaque foulée. Je tire.
Il s’arrête net, tourne la tête vers moi, et gronde. Mais il y a actuellement plus de cent mètres d’espace découvert entre nous. En revanche, l’étui de ma première cartouche vient de se bloquer dans la culasse, et la seconde cartouche ne se place pas. Pendant que j’ai la tête baissée vers mon arme, que je cherche, plus nerveux maintenant, à recharger, Paki tire : j’entends Somali qui crie : « Talata ! Talata ! » (Trois ! Trois !) et je vois deux autres lions qui s’enfuient vers la gauche et disparaissent presque aussitôt. En même temps, le premier, qui a repris sa course, tourne à droite, en décrivant autour de nous un grand demi-cercle, et passe derrière un petit monticule qui va le cacher un instant à nos yeux.
Paki part à toutes jambes pour tirer dès qu’il débouchera. Ma cartouche s’est enfin mise en place, et je cours sur ses talons. Le lion reparaît, mais il s’est encore éloigné. Il passe au galop, à 150 mètres de nous pour le moins ; pendant quatre ou cinq secondes, je le vois parfaitement, tout entier, de profil ; il est très grand, beaucoup plus clair de robe que je ne l’aurais cru, et, chose normale ici, n’a pas de crinière. Je tire encore. Il ne ralentit pas, et disparaît dans les broussailles ; nous nous y jetons après lui. Paki me montre tout de suite, sur une herbe droite et haute, une goutte de sang. Pour le moment, nous n’en verrons pas d’autre. La piste dénote une allure aussi rapide que l’épaisseur du fourré le permet. Après une demi-heure, elle cesse ; nous nous arrêtons, déçus.