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Le jour suivant, nous chassons de nouveau presque toute la journée sans résultat. En rentrant, je trouve enfin le chef de Bembe, qui m’attend. Il a appris mon mécontentement, me dit-il ; il est accouru ; il m’apporte une poule et quelques œufs, en témoignage de son désir de m’être agréable. Je n’ai pas de raisons, pour le moment du moins, de ne pas accepter son explication, et je lui fais bon accueil.

Je décide, après un jour encore, de transporter mon camp à douze kilomètres plus à l’Ouest, jusqu’à un autre point d’eau plus proche de son village ; lui-même dépêche un homme aux habitants, pour qu’ils recherchent s’il y a des pistes fraîches aux environs, et m’en informent sans retard. Je ne vois rien en route, sauf une petite troupe de girafes, que je laisse en paix.

A neuf heures, nous sommes arrivés, et on s’installe. Je me demande comment je vais employer ma journée, faute d’aucun renseignement qui me guide, lorsqu’un de nos pisteurs, qui est près de moi, me montre du doigt deux empreintes sur le sol. Elles sont parfaitement nettes, et je ne puis m’y tromper. Ce sont des traces de lion, récentes. J’appelle Paki. Elles datent de la nuit. Il ne peut préciser l’heure.

Je suis indécis. Il est assez tard, et le soleil est chaud ; puis l’animal, peut-être, est déjà loin. Je suggère de prendre la piste. Une mauvaise humeur si évidente se peint aussitôt sur les visages que, ne fût-ce que pour rappeler mes gens à un sentiment plus exact de la discipline, je donne immédiatement l’ordre du départ. J’emmène seulement Paki, Somali et un pisteur — le minimum de monde, pour faire le minimum de bruit.

La piste, tout de suite, apparaît difficile. Mais mes auxiliaires sont repris très vite par leur tempérament de chasseurs, et font de leur mieux pour découvrir les traces, presque invisibles dès que le terrain durcit un peu. Nous restons souvent plusieurs minutes au même point, durant lesquelles chacun va et vient de son côté, à pas lents, la tête inclinée et les yeux fixés au sol, à la recherche de la plus petite raie, de la plus légère dépression d’une forme anormale ; s’il découvre la moindre chose, il se baisse aussitôt, examine avec soin ; quand cet examen révèle la présence d’un des éléments dont l’ensemble constituerait le dessin du pied cherché, il prévient les autres d’un petit claquement de langue et, d’un geste, il indique la direction ; alors on se groupe à nouveau, et on continue.

A onze heures et demie, la situation ne s’est modifiée en rien. Aucun indice ne permet de croire que nous soyons près des fauves — il y en a plusieurs. Nous nous en sommes certainement rapprochés, car les lions marchent la nuit, et dorment le jour. Ils doivent donc être arrêtés depuis ce matin. Mais ils peuvent être très loin encore.

Une autre question, intéressante pour nous, reste sans réponse dans notre esprit : ont-ils mangé ? Que ce soit digestion lourde ou assurance consécutive à un bon repas, le lion repu ne s’enfuit d’ordinaire que lentement, ainsi que je l’ai dit. Le chasseur qui le découvre a tout le temps de tirer. A jeun, au contraire, il semble plus mobile, plus craintif ; on a donc moins de chances pour soi.

Nous avons vu, à un certain endroit, que l’un d’eux au moins avait poursuivi une antilope. Les empreintes des deux animaux se confondaient presque, et le lion, qui courait, avait sorti ses griffes ; elles marquaient profondément le sol, où se dessinait leur section allongée. Toutefois, ni sang, ni débris ne révélaient qu’il eût réussi.

La chaleur était forte, et j’avais justement fait emporter un peu de viande et du café. Je ressentais une certaine fatigue. Je me suis arrêté à l’ombre d’un grand arbre, et nous nous sommes reposés là une heure et demie ; j’ai déjeuné et dormi ; à une heure, je suis reparti.