Je campe, le soir, un peu plus loin, dans une grande prairie bien verte, découpée comme à l’emporte-pièce sur la brousse avoisinante. Au milieu, elle se creuse un peu, et une étroite et longue ligne d’arbres, plusieurs fois interrompue, marque la présence d’un marigot, invisible de ma tente. Il nous fournira l’eau.
Le lendemain, nous couchons au bord du Bahr Keita. Je tue un hippopotame. Le chef de Bembe ne vient toujours pas ; je commence à m’irriter. Nous manquons de renseignements, par la faute du village, et nous chassons à l’aventure. Puis nous rencontrons un de ses hommes, et tout paraît s’expliquer. Il se trouve, m’assure-t-on, depuis plusieurs jours, à quelque distance, pour pêcher ; les habitants sont presque tous avec lui. Aucun d’eux n’a connu ma venue. Où est, dans tout cela, la vérité ?
Je diffère ma décision ; rien ne presse. A 3 heures, une mauvaise nouvelle me parvient. Paki, que j’ai envoyé reconnaître les environs, me rapporte qu’il n’a trouvé aucune empreinte récente d’éléphants. Les moins anciennes datent de dix jours. J’apprendrai bientôt qu’un chasseur indigène a tiré des coups de fusil à tort et à travers près de Bali, blessé plusieurs de ces animaux pour en abattre un et, finalement, provoqué un exode général.
Pour employer la fin de l’après-midi, je vais faire une courte reconnaissance. Je blesse un rhinocéros, mais ne puis le rejoindre ensuite. Je passe sur les détails de la poursuite, que nous avons poussée jusqu’à la fin du jour sans que les indices nous aient donné un seul moment de véritable espoir. Quand on suit une piste de ce genre, il est rare, en effet, qu’on ne puisse prévoir à l’avance le moment où on va découvrir l’animal. Il est généralement aisé de déterminer si son allure est lente ou rapide, comme l’explique fort bien Edouard Foa, qui ne fait qu’adapter sur ce point aux grands animaux des principes généraux de vènerie. Au pas, le pied de derrière se pose presque sur le pied de devant du même bipède latéral ; l’empreinte est à peu près également appuyée partout. Au trot, l’animal marche par bipède diagonal ; les empreintes sont également espacées ; la pince est plus enfoncée que le talon ; au galop, le talon est encore moins visible. Enfin, aux allures rapides, trot ou galop, il y a derrière chaque empreinte, si la nature du sol s’y prête, pour les pieds de derrière surtout, une traînée de terre projetée par l’effort de propulsion du membre.
Si un animal marche vite et droit, sans hésiter, j’ai personnellement constaté qu’il ne faut guère s’attendre à le voir tout de suite. Il n’a fait que passer. On peut marcher rapidement et prendre un minimum de précautions : exception faite pour le buffle, à cause de ses boucles soudaines. Mais si on se trouve dans la petite brousse, ou sur un terrain découvert présentant des îlots d’ombre, et qu’en même temps les empreintes, fermes et nettes, dénotent une marche lente et posée, avec des hésitations, des détours, c’est que l’animal, ou s’est attardé à manger, ou bien a cherché là un endroit qui lui plaise pour s’y coucher ; et comme il reste souvent à la même place durant toute la chaleur du jour, il faut, même si les traces datent de plusieurs heures, progresser pas à pas, sans bruit, l’arme prête, et s’attendre à le découvrir tout d’un coup.
Un des plus beaux buffles de mon tableau.
Petit rhinocéros capturé le 11 Juin au Sud-Est du village de Komda.