Quoi qu'il en soit, une idylle intitulée le Pêcheur, ou Alexis, dédiée à madame la marquise de Sévigné, et précédée d'une longue tirade de vers à sa louange, se trouve dans le même volume, et explique suffisamment les détails qu'on vient de lire. Cette pièce est le premier hommage public rendu à celle qui fait l'objet de ces Mémoires; et quoiqu'elle n'ait paru qu'en 1652, elle a du être composée au plus tard en 1649, c'est-à-dire entre les deux Frondes, et avant que madame de Sévigné fût devenue veuve. Elle commence ainsi, dans cette première édition des poésies françaises de Ménage[ [754]:
Des ouvrages du ciel le plus parfait ouvrage,
Ornement de la cour, merveille de notre âge,
Aimable Sévigné, dont les charmes puissants
Captivent la raison et maîtrisent les sens;
Mais de qui la vertu, sur le visage peinte,
Inspire aux plus hardis le respect et la crainte...
Nous ne transcrirons pas les vers qui suivent, parce que plus emphatiques encore que ceux-ci, ils donnent une idée encore plus fausse, s'il est possible, de madame de Sévigné, de sa manière d'être dans le monde et des sentiments qu'elle y faisait naître. Dans tous les ouvrages que Ménage publia par la suite, il saisit toutes les occasions de faire l'éloge de madame de Sévigné. «Le nom de madame de Sévigné, disait l'évêque de Laon, est dans les ouvrages de Ménage ce qu'est le chien du Bassan dans les portraits de ce peintre; il ne saurait s'empêcher de l'y mettre[ [755].»
Sans fiel, sans haine, bonne et indulgente pour tous, madame de Sévigné n'embrassa avec chaleur aucun des partis qui divisaient la France. Son bon sens, son esprit, sa vertu, lui firent connaître ce qu'il y avait de faux, d'exagéré, de coupable, de haïssable dans chacun d'eux; et quoique par sa parenté, par ses amis, par l'indépendance de sa position, et peut-être aussi par celle de son caractère, elle inclinât pour l'opposition, pour la Fronde, pour ces puissants raisonneurs de Port-Royal, cependant elle mit tant de modération dans sa conduite, elle se concilia tellement la bienveillance des personnes dont les opinions ne s'accordaient pas avec les siennes, que dans l'intervalle de paix qui eut lieu entre les deux Frondes, quand Ménage composa son idylle, elle fut bien reçue à la cour, et en fit, comme il dit, l'ornement. Durant la seconde Fronde, pendant le feu de la guerre civile, lorsque les partis se trouvaient les plus animés les uns contre les autres, à l'époque où Ménage publia ses Mélanges, elle avait conservé toutes les connaissances qu'elle avait acquises parmi les royalistes; elle était restée fidèle à tous les attachements qu'elle avait contractés dans ce parti, où, comme dans les autres, elle avait des admirateurs et des courtisans. Ceux qui étaient restés à Paris étaient accueillis par elle avec le même empressement que ceux du parti contraire; elle n'établissait d'autres différences entre eux que celles que pouvaient y mettre leur sociabilité, leur degré de mérite, ou leur talent de plaire. Sa beauté, sa jeunesse, sa fraîcheur, son amabilité, rassemblaient partout autour d'elle un nombreux cortége; et le goût qu'elle avait pour le monde et pour ses plaisirs ne lui permettait pas de montrer à personne ce visage sévère, ni «cette âme insensible aux traits de la pitié[ [756],» que Ménage, dans son jargon de versificateur, croyait devoir lui prêter, par un faux goût d'exagération que les romans de mademoiselle de Scudéry avaient mis à la mode. Par sa résistance à tous les genres de séduction, madame de Sévigné inspirait certainement du respect, mais elle n'inspirait de la crainte à personne: elle avait pour cela une physionomie trop vive, trop gaie, trop ouverte, trop de franchise et d'abandon dans ses discours et dans ses manières. Si toute sa vie, si tout ce que ses contemporains en ont écrit, si toutes ses lettres ne démontraient pas l'exactitude de ce que nous avançons ici, l'affaire du duc de Rohan et du marquis de Tonquedec, qui eut lieu à l'époque dont nous nous occupons, et qui fit alors beaucoup de bruit à Paris, dans les cercles et les ruelles de la haute société, suffirait pour le prouver.