CHAPITRE XXXIV.
1652-1663.

Le retour du roi dans Paris en fait disparaître toute la société de la Fronde.—Scarron seul reste.—Sa maison devient le rendez-vous de tous les jeunes seigneurs royalistes.—Changement opéré dans son intérieur.—Il épouse la petite-fille d'Agrippa d'Aubigné.—Réflexions sur les événements extraordinaires que fournit l'histoire, comparés aux fictions des poëtes et des romancières.—Le mariage de Scarron fit peu de sensation.—Sa femme, connue sous le nom de la belle Indienne.—Diverses versions sur ses aventures et son mariage.—Le bruit court que Scarron va se transporter aux îles, et que sa femme est enceinte.—Liaison de madame Scarron et de Ninon de Lenclos.—Madame Scarron reste pieuse et vertueuse, malgré cette liaison.—Elle est aimée du marquis de Villarceaux.—Scarron va à Tours pour affaires de famille.—Madame Scarron attire chez son mari la meilleure société.—Changement heureux qu'elle opère en lui.—Madame Scarron reçue dans les plus hautes sociétés.—Observations judicieuses de Saint-Simon sur les changements opérés par l'invention des sonnettes de renvoi sur l'intérieur des familles.—Le défaut de cette invention fut utile à madame Scarron pour se faire bien accueillir.—Motifs qui empêchaient alors madame de Sévigné de contracter une liaison intime avec madame Scarron.

Le retour du roi dans Paris et l'arrestation du cardinal de Retz avaient fait disparaître de la capitale toute la brillante société de la Fronde: Gaston et toute sa cour, Mademoiselle et ses dames d'honneur, Condé et son brillant cortége d'officiers, et toutes les dames de son parti, les duchesses de Châtillon, de Montbazon, de Rohan, de Beaufort; tous les amis et partisans du coadjuteur, le duc de Brissac, Renaud de Sévigné, Châteaubriand, Lameth, Château-Regnauld, d'Argenteuil, d'Humières, Caumartin, d'Hacqueville et l'Écossais Montrose[ [765].

Toutes ces personnes, et beaucoup d'autres, plus ou moins liées avec madame de Sévigné, avaient été exilées de Paris par lettres de cachet, ou étaient forcées de partir ou de se cacher, par la crainte d'être arrêtées. De tous ceux qui avaient marqué par leur opposition à la cour, Scarron seul, retenu et défendu par ses infirmités, était resté; et ce qui paraît étrange, c'est que sa maison ne cessa point d'être aussi fréquentée qu'auparavant; elle continua à être le rendez-vous de tout ce qu'il y avait de monde élégant, jeune, spirituel et aimable. Non-seulement les seigneurs royalistes se montraient, comme avaient fait ceux de la Fronde, empressés à la fréquenter, mais, ce qu'on n'avait pas vu jusque alors, des femmes d'un haut rang, d'une réputation irréprochable, y allaient, et ne s'y trouvaient point déplacées.

Quand on se rappelle les virulentes et détestables satires qu'avait écrites contre Mazarin ce prince des poëtes burlesques, on comprend qu'il est nécessaire d'expliquer pourquoi, après le retour de Mazarin et lors de la toute-puissance de ce ministre, Scarron continua à être l'objet d'une faveur publique si marquée.

Un grand changement s'était opéré dans l'intérieur du vieux poëte, dans son mode d'existence, dans les dispositions de son esprit, et surtout dans les sentiments de son cœur.

A l'époque où les événements de la seconde guerre de Paris se succédaient avec le plus de rapidité, au commencement de juin de l'année 1652, Scarron se maria[ [766]: ce fut de sa part un acte de charité envers une enfant, et cet acte de charité devait avoir un jour sur les destinées de la France une plus longue influence que tous les mouvements que se donnaient alors Turenne et Condé, Mazarin et Retz[ [767].

La petite-fille d'Agrippa d'Aubigné, âgée de seize ans et demi[ [768], éclatante de fraîcheur, éblouissante de beauté, adorable par ses grâces et son esprit, ravissante de pudeur et d'innocence, était devenue la femme de ce poëte bouffon et obscène, de ce cul-de-jatte, de cet assemblage de toutes les difformités, de toutes les souffrances humaines, ruiné, endetté, ne subsistant que des produits précaires de sa plume. Telle était la misère profonde où se trouvait plongée une famille jadis puissante et illustre, que la jeune fille se trouva tout heureuse d'avoir inspiré de la pitié au généreux Scarron, et, en recevant la main de cet infirme vieillard, de se condamner par l'hymen, durant les plus belles années de sa vie, à un triste célibat.

Romanciers et poëtes, vous dont l'imagination se complaît dans les chutes rapides et les élévations subites, contemplez cet enfant qui se joue sur le rivage de Sicile, près de la ville de Mazzara. Né dans la classe du peuple, sa famille n'a pas même de nom; c'est un des enfants de Pierre, de ce pêcheur dont vous voyez là-bas l'humble cabane; mais un jour viendra que ce bambin, joignant son nom de baptême à celui de la ville qui renferma son berceau, sera Jules de Mazarin, couvert de la pourpre romaine, armoriant son écusson du faisceau consulaire de Jules César, gouvernant la France, et par elle préparant et influençant les destinées de l'Europe entière[ [769].

Écoutez: quand ceci sera arrivé, quand la capricieuse fortune, qui se joue dédaigneusement des destinées et des prévisions humaines, vous paraîtra avoir épuisé en faveur de Jules de Mazarin toute sa puissance, venez, et faites-vous ouvrir la prison de Niort. Examinez cette autre enfant, dont des haillons couvrent à peine la nudité. Elle est née, la petite créature, dans ce sombre et sale réduit, où son père et sa mère ont été enfermés pour dettes. Elle n'a pas cinq ans, et joue avec la fille de son geôlier. Celle-ci, dans sa vanité enfantine, lui montre les beaux habits qu'elle porte, les brillants joujoux qu'on lui a donnés[ [770]. Voyez alors la pauvrette, elle qui n'est nourrie que du pain de la charité, lever sa petite tête avec fierté, et dire à sa compagne: «C'est vrai, je n'ai ni habits ni joujoux; mais je suis demoiselle, et vous ne l'êtes pas.» Oui, certes, elle était demoiselle, et bien noble demoiselle, la petite-fille de ce guerrier célèbre, de ce grand homme, de cet ami, de ce compagnon de Henri IV! et elle ne paraîtra pas avoir dérogé de son illustre origine en devenant la femme du poëte Scarron; et ces amants si richement parés qui la courtisent, et ces grandes dames qui la protègent, sont loin de se douter que cette charmante malheureuse, comme ils l'appellent, s'assiéra un jour près du trône de France, et qu'à elle ils devront leurs richesses, leurs dignités, l'élévation de leurs enfants et les nouvelles splendeurs de leurs races. Romanciers et poëtes, que sont vos fictions auprès de ces réalités de l'histoire!