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«Je suis ravi d'être bien avec messieurs vos oncles [l'abbé de Livry et Philippe de Coulanges]; jalousie à part, ce sont d'honnêtes gens: mais il n'y a personne de parfait dans ce monde; s'ils n'étaient jaloux, ils seraient peut-être quelque chose de pis. Avec tout cela je ne les crains pas trop; et savez-vous bien pourquoi, madame? C'est que je vous crains beaucoup, et que vous êtes cent fois plus jalouse de vous qu'eux-mêmes.

«J'oubliais de vous dire que j'écris à M. de Coulanges sur la mort de madame sa femme [Marie Le Fèvre d'Ormesson, morte, le 5 juillet 1654]. Madame de Bussy me mande que je lui ai bien de l'obligation de ce qu'il a fait pour moi à la chambre des comptes. Ce qui redouble le déplaisir que j'ai de la perte qu'il a faite, c'est que j'appréhende qu'il ne devienne mon quatrième rival, car il avait assez de disposition du vivant de sa femme; mais la considération le retenait toujours.

«Adieu, ma belle cousine; c'est assez badiner pour cette fois. Voici le sérieux de ma lettre: je vous aime de tout mon cœur[ [902]

Dans l'apostille de cette lettre il s'adresse à madame la marquise de La Trousse, et termine en disant: «Madame, en vous rassurant sur les lettres trop tendres, j'ai honte d'en écrire de si folles, sachant que vous devez les lire, vous qui êtes si sage, et devant qui les précieuses ne font que blanchir. Il n'importe; votre vertu n'est point farouche, et jamais personne n'a mieux accordé Dieu et le monde que vous ne faites.»

Bussy donne à sa cousine des nouvelles de Corbinelli, qu'il avait emmené avec lui. Il se plaint qu'elle ne lui dit rien sur la marquise d'Uxelles, «qui, dit-il, est de ses bonnes amies, et assez des siennes». Il veut savoir ce qu'elle fait; il voudrait faire quelque chose pour elle, et «si elle veut sortir de condition,» il lui en offrira. «Est-ce qu'elle n'est plus à Paris, dit-il, ou que vous ne voulez pas m'en parler, de peur d'être obligée de me mander ce qu'elle fait?» Cette manière de s'exprimer de Bussy sur la marquise d'Uxelles prouve (ce que nous avons déjà dit) qu'elle était galante. Son nom de famille était Marie de Bailleul; elle s'était mariée avec le marquis de Nangis. Devenue veuve après un an, elle avait épousé en secondes noces Louis Chalons du Blé, marquis d'Uxelles, lieutenant général. C'était une femme très-aimable, en correspondance avec un grand nombre de beaux esprits et de personnages célèbres de son temps[ [903], et particulièrement avec le petit Coulanges et avec madame de Sévigné, à laquelle elle a survécu. Après avoir fait à son second mari nombre d'infidélités, elle lui fit ériger, après sa mort, un magnifique tombeau[ [904]. Elle profita de son intimité avec Louvois pour élever son fils, qu'elle aimait peu[ [905], aux premières dignités militaires.

Bussy, malgré sa liaison avec madame de Monglat, ses intrigues avec la marquise de Gouville, dont nous parlerons dans la suite de ces Mémoires, poursuivit encore de ses attentions la marquise d'Uxelles; mais le ton cavalier qu'il se permettait à son égard dans ses instances amoureuses donnait à son orgueil les moyens de se consoler d'éprouver un échec là où d'autres avaient réussi. La marquise d'Uxelles lui plaisait plus par son esprit que par sa beauté. Il aimait à entretenir avec elle une correspondance qui de sa part, et avec une femme de ce caractère, eût eu moins d'agrément, et n'aurait pu être aussi fréquente et aussi longtemps prolongée, si la galanterie n'en avait été la base et le prétexte[ [906].

Dans cette même lettre à madame de Sévigné, Bussy s'étonne de la constance du duc d'Elbeuf pour la marquise de Nesle[ [907]. «Ne voit-il pas, dit-il, ses dents, ou plutôt ne les sent-il pas! Je savais bien que l'amour ôtait la vue; mais j'ignorais qu'il privât de l'odorat.» Bussy serait, d'après cela, très-inquiet de ce que deviendrait la duchesse d'Elbeuf, s'il ne pensait pas que cette belle, récemment revenue des eaux de Bourbon, n'eût déjà pris des mesures pour se venger, et s'il ne croyait pas son mari déjà sur la défensive. Bussy n'aurait pas fait de telles plaisanteries sur cette jeune femme, déjà mariée en secondes noces, s'il avait pu prévoir qu'elle dût mourir à l'âge de vingt-huit ans, six semaines après la lettre qu'il écrivait[ [908]. Cependant Bussy était bien instruit de ce qui la concernait: il savait que la duchesse d'Elbeuf avait favorablement écouté le plus aimable, le plus brillant des séducteurs de cette époque, le marquis de Vardes; c'était aussi le plus célèbre par le nombre de ses conquêtes. Bussy le vit à l'armée, où il avait un commandement; et il apprit par lui ce qu'il avait jusque là ignoré, que le marquis de Vardes était aussi au nombre des amis ou du moins des connaissances de la marquise de Sévigné. Au ton sérieux qu'il prend tout à coup en parlant de lui, on s'aperçoit que cette nouvelle lui cause de l'inquiétude, et qu'il cherche à prémunir sa cousine contre un homme aussi dangereux. C'est après avoir fait mention de la duchesse d'Elbeuf qu'il ajoute: «Nous avons ici le marquis de Vardes, un de ses amants, qui m'a dit qu'il était de vos amis, et qu'il voulait vous écrire. Je sais, par M. le prince de Conti, qu'il a dessein d'être amoureux de la duchesse de Roquelaure cet hiver: et sur cela, madame, ne plaignez-vous pas les pauvres femmes, qui bien souvent récompensent par une véritable passion un amour de dessein, c'est-à-dire donnent du bon argent pour de la fausse monnaie!»

Bussy, en ne songeant qu'à sa cousine, tirait un pronostic trop véritable. Charlotte-Marie de Daillon, fille du comte du Lude, duchesse de Roquelaure, ne comptait pas encore une année de mariage, lorsque Vardes méditait sa ruine[ [909]. La surprise qu'avait causée à la cour son éclatante beauté n'avait pas encore cessé. Son mari, ce même duc de Roquelaure qui s'est acquis par ses bons mots et ses bouffonneries une célébrité populaire, amoureux et jaloux, la surveillait avec la vigilance d'un avare environné d'envieux qui cherchent à lui ravir le nouveau trésor dont il est devenu possesseur. Vardes sut cependant fasciner ses yeux d'Argus, et ne réussit que trop à se faire aimer de la duchesse de Roquelaure. Mais comme le caractère du duc exigeait la plus grande discrétion et le plus profond mystère, les deux amants, d'accord, cherchèrent les moyens de se voir sans éveiller ses soupçons. La duchesse les trouva en mettant dans ses intérêts et dans sa confidence un abbé que son mari avait placé près d'elle comme gardien de sa vertu, et qui était chargé de lui rendre compte de toutes ses actions. Cette intrigue fut tenue tellement secrète, que, malgré ce que Vardes avait dit au prince de Conti, personne n'en soupçonna l'existence. Mais Vardes fut bientôt rebuté par tant de précautions, et fatigué d'un attachement qui entraînait avec lui tant d'ennui et de perte de temps. Ses impatiences, son antipathie contre toute contrainte, décelèrent l'affaiblissement de son amour. Sa présence aux rendez-vous devint de plus en plus rare; il cessa enfin de s'y trouver, et il forma d'autres liens.

Le désespoir de la duchesse de Roquelaure ne peut se décrire. Depuis longtemps tous ceux qui l'approchaient cherchaient par intérêt et par ambition à la faire céder aux instances du jeune duc d'Anjou, le frère du roi, qui la recherchait. Elle-même alors voulut se contraindre à écouter le jeune prince, afin de pouvoir oublier Vardes; mais elle ne put y parvenir. Sa santé déclina rapidement. Elle dit aux personnes qui lui donnaient des soins, et qui étaient entrées le plus avant dans son intimité, qu'il était inutile qu'on lui fît aucun remède; qu'une passion qu'elle avait dans le cœur la consumait, et qu'elle désirait mourir. On chercha à connaître, on s'efforça de deviner, quel était l'objet d'un sentiment si profond, d'une si ardente affection; mais on ne put même former une conjecture à ce sujet, car elle montrait une égale indifférence pour tous les hommes, quoique tous cherchassent à lui plaire. Quelque temps après, à la suite d'un accouchement difficile, le 15 décembre 1657, elle mourut; et l'on sut alors que Vardes, qui depuis quelque temps ne fréquentait plus sa maison, était celui dont elle avait caché le nom avec tant de soin. Cette femme, si sensible et si belle, n'avait que vingt-trois ans lorsqu'elle termina sa vie. Elle fut universellement regrettée. On chérissait sa douceur, sa bonté, ses gentillesses, ses grâces, autant qu'on admirait sa beauté. La cour entière fut attristée par sa mort, et sentit qu'elle avait perdu un de ses principaux ornements[ [910]. La duchesse de Roquelaure était sœur du comte du Lude, ce constant adorateur de madame de Sévigné.

Bussy n'aurait pas écrit une aussi longue lettre à sa cousine uniquement pour l'entretenir des autres, sans s'occuper de lui-même; ce que nous en avons cité prouve au contraire que c'est par là qu'il commence, que c'est aussi par là qu'il termine. Il ne pouvait en effet se dispenser de manifester les regrets que lui faisait éprouver la défense de ne plus parler de son amour: auteur de nombreux poulets tant en prose qu'en vers, il ne voulut pas laisser sans réponse les sarcasmes de sa cousine contre les poulets.