Lui rend visite avant l'heure du Cours,
Comme on va voir un lion de la foire[ [327].
Madame Renaud de Sévigné, qui tenait chez elle des assemblées de beaux esprits, n'avait pas les mêmes motifs que la marquise pour éviter Scarron, et elle en avait plusieurs pour rechercher sa société. Aussi est-ce à elle qu'il s'adresse pour obtenir, par la lettre que nous avons transcrite, des recommandations pour le gouverneur du Havre, neveu de la duchesse d'Aiguillon, qu'il appelle sa grande-duchesse. Le placet pour le président Barrillon était probablement relatif au procès que Scarron perdit contre sa belle-mère, quelque temps après; et ce qui excuse en partie l'éditeur qui a le premier publié cette lettre, en 1669, d'avoir cru qu'elle était adressée à la marquise de Sévigné, c'est que celle-ci était alors liée avec Barillon autant que, de son vivant, l'avait été madame Renaud de Sévigné[ [328]. Mais ce qui est dit à la fin de cette lettre sur mademoiselle de La Vergne aurait dû, avec un peu d'attention, lui faire apercevoir son erreur. Remarquons de quelle manière Scarron fait l'éloge de cette jeune personne, «toute lumineuse, dit-il, toute précieuse.» Ce mot précieuse était alors la louange la plus grande que l'on pût faire d'une femme. C'est parmi les précieuses que se trouvaient les meilleures amies et les protectrices de Scarron: c'est dans les rangs des précieuses qu'il obtenait le plus de succès, car en tout genre les extrêmes se touchent. Depuis que le mot précieuse a changé de signification, il n'a été remplacé par aucun autre. Dans son acception primitive il exprimait par un seul mot la grâce et la dignité des manières unies à la culture de l'esprit et aux talents, l'accord parfait du bon goût et du bon ton; en un mot, tout ce qui dans les hauts rangs de la société peut donner l'idée d'une femme accomplie. Tout cela se trouvait alors renfermé dans cette courte phrase: «C'est une précieuse.»
CHAPITRE XVII.
1650.
Le marquis de Sévigné devient amoureux de Ninon de Lenclos.—Le mari, le fils et le petit-fils de madame de Sévigné s'attachent à Ninon.—Nécessité de bien connaître les circonstances de sa vie pour éclaircir les faits qui se rattachent à celle de madame de Sévigné.—Époques de la naissance et de la mort de Ninon.—Trois périodes à distinguer dans sa longue vie.—Différences qui les caractérisent.—Fixité de ses principes.—Son inconstance en amour.—Sa constance en amitié.—Portrait de sa personne.—Noms de ses principaux amants.—Sa conduite envers les plus riches; elle les distingue en trois classes.—Jugement de Châteauneuf à son sujet.—Célébrée par les poëtes.—Épigramme du grand prieur de Vendôme contre elle.—Sa réplique.—Billet qu'elle donne à La Châtre.—Sa passion pour le marquis de Villarceaux.—Aventures de sa jeunesse.—Noms de ses premiers amants.—Admise d'abord dans la haute société du Marais.—Ses amours avec le duc de Châtillon.—Avec le duc d'Enghien.—Vers de Saint-Évremond à ce sujet.—Elle fait une maladie grave.—Mot qu'elle dit, croyant mourir.—Son trait d'espiéglerie envers Navailles.—Querelles produites par les passions qu'elle excite.—La reine régente veut la faire enfermer au couvent.—Réponse de Ninon à l'exempt.—Marque insigne de considération que lui donne le grand Condé.—Sa liaison avec Émery et les gens de finance.—Avec Coulon.—Avec d'Aubijoux.—Le comte de Vasse fait sa cour à la marquise de Sévigné, et est supplanté auprès de Ninon par le marquis de Sévigné.
Un peu avant l'époque du mariage de madame de La Vergne, dont nous venons de parler, le cœur de madame de Sévigné fut contristé par un malheur dont elle semblait plus que toute autre femme devoir être préservée. Jeune, belle, mère de deux enfants charmants, dont l'un continuait le nom de l'ancienne famille dans laquelle elle était entrée, pleine d'esprit, d'attraits, de grâce et d'enjouement, quelle autre femme pouvait mieux qu'elle se flatter de captiver un époux qu'elle aimait, et dont ses actions et sa conduite devaient lui concilier la tendresse? Nous avons déjà remarqué qu'il n'en fut pas ainsi. Madame de Sévigné eut à supporter les fréquentes infidélités d'un homme qu'aucun sentiment de devoir ne retenait, et qui trouvait dans la vertu même de sa femme des motifs pour se livrer avec plus de sécurité à la vie licencieuse dont il avait contracté l'habitude; mais du moins le cœur n'était pour rien dans ces liaisons passagères, et l'obscurité de celles qui en subissaient la honte les avait dérobées jusqu'alors à la malignité publique, et peut-être même à la connaissance de celle qu'elles offensaient. Mais madame de Sévigné apprit enfin (nous dirons bientôt par qui) que son mari se trouvait engagé dans les liens de la plus dangereuse des beautés du jour, de celle qu'on ne pouvait se résoudre à quitter, même lorsqu'on n'en était plus aimé, et qui, tel qu'un souverain altier, avait le privilége d'enchaîner à sa suite, et de retenir à sa cour, ses favoris disgraciés. Elle sut que le marquis de Sévigné était devenu l'amant préféré de Ninon de Lenclos.
Elle ne pouvait douter que cet attachement, trompant l'espoir de nombreux rivaux, allait être partout divulgué, et que personne n'ignorerait l'affront qu'elle se trouvait forcée de subir et la douleur qu'elle en ressentait.
Ninon de Lenclos avait alors trente-quatre ans, et par conséquent dix ans de plus que madame de Sévigné; et non-seulement elle lui enleva le cœur de son mari, mais elle inspira une folle passion à son fils, fut aimée de son petit-fils, et fit ainsi subir dans la même famille, après sa jeunesse écoulée, l'influence de ses attraits et la puissance de ses séductions à trois générations successives. L'antiquité païenne eût été moins que nous surprise d'un fait aussi singulier, et moins embarrassée pour s'en rendre compte: elle n'eût pas manqué d'y voir un effet de la volonté des dieux, un résultat de la fatalité et du destin, un prodige de la mère des Amours. La superstition du moyen âge eût infailliblement expliqué la chose par le pouvoir du démon, par des conjurations et des sorcelleries. Quant à nous, rejetons d'un siècle qui repousse toute illusion, nous avons à faire connaître quels sont les enchantements naturels qui produisirent de tels effets, et nous ne pouvons y parvenir qu'en recherchant tout ce qui peut nous donner une idée exacte de la personne et du caractère de cette femme séduisante.
Née le 15 mai 1616, et morte le 17 octobre 1705[ [329], Anne de Lenclos a vécu près de quatre-vingt-dix ans. Ornement de la fin du règne de Louis XIII, elle a brillé dans la régence, et a parcouru presque en entier le long règne de Louis XIV. Elle expira avant que les revers des dernières années de ce règne mémorable eussent terni la gloire du grand roi. Comme pour les personnes qui ont joui de l'existence dans toute sa durée, on doit distinguer dans sa vie trois phases différentes: la jeunesse, l'âge mûr, et la vieillesse. Mais pour Ninon de Lenclos, cette distinction ne suffit pas; elle n'est pas assez tranchée. On peut dire d'elle que dans les trois âges de sa longue carrière, par ses relations avec le monde, elle a été trois personnes différentes. Dans tous les temps l'histoire de sa vie se trouve mêlée avec celle de madame de Sévigné, à laquelle elle a survécu; aussi nous aurons souvent occasion de parler d'elle dans ces Mémoires. Nous dirons donc seulement ici ce qu'elle fut dans sa jeunesse et ce qu'elle a été depuis, jusqu'à l'époque où elle commença à se faire aimer du marquis de Sévigné.