Être inconstante aussi longtemps qu'on peut:
Car un temps vient que ne l'est pas qui veut[ [348].
Mais la passion de Ninon pour Villarceaux date de l'année 1652, et est ainsi postérieure de deux ans au choix qu'elle fit de Sévigné. Ceci me rappelle qu'il est nécessaire à mon sujet de raconter ce qu'on sait de cette femme célèbre antérieurement à cette époque, et de reprendre l'ordre chronologique des faits qui la concernent, que le désir de la faire connaître à mes lecteurs m'a fait abandonner. A cet égard, les Mémoires de Tallemant des Réaux me serviront de guide. Il dit que Villarceaux avait été le dernier amant de Ninon; il est donc évident qu'il écrivait à l'époque même de cette liaison, et il nous fournit un des témoignages les plus rapprochés des faits qu'il raconte.
Ninon était encore très-jeune lorsque son père, M. de Lenclos, gentil-homme de Touraine de la suite du duc d'Elbeuf, fut forcé de sortir de France pour avoir tué en duel le comte de Chabans, d'une manière peu honorable[ [349], Lenclos jouait fort bien du luth[ [350], et communiqua ce talent à sa fille. C'était son seul enfant, et il avait pris plaisir à la former. Elle fit de si grands progrès dans la musique, et dansait la sarabande avec tant de grâce, qu'elle fut, avec sa mère, invitée dans les cercles les plus brillants du Marais; et dans un âge aussi précoce elle se fit déjà remarquer par la vivacité de son esprit. Son père, homme d'une vie peu réglée, lui avait inculqué des principes conformes à ceux qu'il avait lui-même adoptés. Sa mère, nommée Abra Raconis, demoiselle de l'Orléanais, était au contraire très-pieuse, et avait cherché à inspirer à sa fille des sentiments semblables aux siens, et à combattre, autant qu'il était en elle, les effets de l'éducation paternelle; mais ce fut en vain; la fougue des sens entraînait la jeune Ninon, et l'empêchait d'écouter les sages conseils d'une mère que pourtant elle chérissait tendrement.
Saint-Étienne, capitaine des chevau-légers, homme d'une bravoure extraordinaire, qui ne dut sa fortune qu'à son épée, fut le premier amant de Ninon[ [351]. Il s'était présenté pour l'épouser, et la séduisit. Si l'on s'en rapporte à Segrais et à Voltaire[ [352], il paraîtrait que le cardinal de Richelieu en voyant la jeune Ninon ne put s'empêcher de ressentir des désirs. Saint-Étienne aurait été son intermédiaire; il portait les billets que l'Éminence adressait à Ninon, et rapportait les réponses. «Ce fut la seule fois, dit Voltaire, qu'elle se donna sans consulter son goût.» Cette assertion n'est peut-être pas exacte, même en supposant que l'anecdote soit véritable. Voltaire a négligé de rappeler les dates; et il a cru que lorsque Ninon fut en âge de pouvoir inspirer de l'amour, Richelieu approchait du terme de sa vie: le goût de l'antithèse a fait dire à Voltaire que Ninon avait eu les dernières faveurs de ce grand ministre, et qu'elle lui avait accordé ses premières. Mais il n'a pas fait attention qu'en 1632, lorsque Ninon avait seize ans, Armand de Richelieu n'en avait que quarante-sept; il était donc encore alors dans la force de l'âge, et tout le monde sait qu'il avait une fort belle figure. Voltaire ajoute que Richelieu fit à Ninon une pension de deux mille livres. Elle comptait au nombre de ses amis plusieurs créatures du cardinal[ [353]; et peut-être une pension généreusement accordée sur leur sollicitation par le ministre pour cette jeune et noble orpheline, peu favorisée par la fortune, a-t-elle donné lieu à la supposition d'une liaison qui n'exista point. Le récit du comte de Chavagnac est plus obscur et plus invraisemblable encore que celui de Voltaire; il le tenait de son frère, qui avait été l'amant de Marion de Lorme. Ce fut Marion de Lorme, selon Chavagnac, que Richelieu chargea d'offrir à la jeune Ninon cinquante mille écus pour prix de ses faveurs; et Ninon, qui depuis la mort de Cinq-Mars vivait avec un conseiller au parlement, refusa, dit-on, l'offre magnifique du cardinal[ [354].
Quoi qu'il en soit de ces assertions diverses et contradictoires, il est certain que s'il a existé une liaison entre Richelieu et Ninon, elle fut longtemps ignorée. Tallemant des Réaux, qui se montre très-bien instruit des anecdotes scandaleuses de son temps, et prend plaisir à les raconter, dans le long article qu'il a consacré à Ninon ne nous dit rien de sa liaison avec le cardinal de Richelieu; et il nous apprend que le chevalier de Rarai succéda à la passion qu'elle avait eue pour Saint-Étienne. Ce Rarai ou Raré nous paraît être le même personnage que Scarron a mentionné dans sa légende des eaux de Bourbon:
Raré, cet aimable garçon[ [355],
Lequel a si bonne façon?
Le chevalier de Raré était le fils de madame de Raré, gouvernante des filles de Gaston, duc d'Orléans; il fut tué le 17 août 1655, au siége de Condé. S'il n'y a pas confusion de deux personnages du même nom ou de la même famille, Raré aurait été de la maison de Grignan; et la femme qu'il épousa, et dont il eut au moins un enfant, devrait être comptée au nombre des amies de madame de Sévigné, car elle est souvent mentionnée dans sa correspondance[ [356].
Il paraît, d'après une circonstance peu importante rapportée par Tallemant des Réaux[ [357], qu'à l'époque de son intrigue avec Raré, Ninon était surveillée de près par sa mère; ce qui prouverait qu'elle avait été bien précoce en ses amours, puisqu'il est certain qu'elle perdit sa mère en 1630, avant d'avoir atteint l'âge de quinze ans. La douleur qu'elle ressentit fut si vive, que le lendemain même de cette perte fatale elle alla se jeter dans un couvent, et annonça l'intention d'y rester[ [358]. Cette résolution ne dura pas. Son père mourut l'année suivante, âgé de cinquante ans. Ainsi à quinze ans Ninon se trouva maîtresse de sa fortune et de ses actions. Elle sortit du couvent, et reprit facilement le goût du monde.
La jeune orpheline fut d'abord accueillie avec empressement dans toutes les sociétés du Marais où elle avait été reçue du vivant de sa mère. Scarron, qui habitait aussi ce quartier du monde élégant, et qui d'un petit abbé au teint frais, à la taille svelte et bien prise, beau danseur, habile musicien, était devenu, par l'horrible maladie qui l'avait défiguré, l'objet de la pitié de ce même monde où il avait autrefois brillé, nous apprend, dans une de ses épîtres, quelles étaient les dames qui présidaient aux cercles où Ninon était admise, et qui toutes demeuraient dans ce quartier. C'étaient la princesse de Guéméné, la duchesse de Rohan, la marquise de Piennes, la maréchale de Bassompierre; mesdames de Maugiron, de Villequier, de Blerancourt, de Lude, de Bois-Dauphin (Souvré), la marquise de Grimault[ [359]. Plusieurs des femmes que nous venons de nommer étaient loin d'être irréprochables; cependant toutes blâmèrent sévèrement la conduite de la jeune Ninon, et s'accordèrent à ne plus la recevoir chez elles. Les sociétés de Ninon en femmes se trouvèrent donc réduites à Marion de Lorme[ [360], qui avait été célèbre par sa beauté et le scandale de sa vie; à la comtesse de la Suze, et à quelques autres précieuses qui avaient secoué le joug de l'opinion.