La maîtresse d'Agamemnon

N'eut jamais rien de comparable

A tout ce qui vous rend aimable,

Était sans voix, était sans luth,

Et mit pourtant les Grecs en rut:

Tant est vrai que fille trop belle

N'engendre jamais que querelle.

Cependant la vie licencieuse de Ninon et le trouble qu'elle portait dans les familles, peut-être aussi un zèle vrai et désintéressé pour le maintien des bonnes mœurs, suscitèrent contre elle un parti nombreux et puissant. On s'adressa à la reine-mère pour faire cesser un scandale qu'elle avait, dit-on, trop longtemps toléré. Ninon était demoiselle, c'est-à-dire noble de naissance; et comme telle, selon les mœurs et les habitudes de ce temps, placée sous la surveillance de l'autorité; elle se trouvait, plus qu'une simple bourgeoise, obligée de se conformer aux volontés de la cour. La reine lui envoya l'ordre de se retirer dans un couvent. Un exempt fut chargé de l'exécution du cette lettre de cachet. Ninon, à qui il la présenta, la lut, et remarqua qu'on n'y avait désigné aucun couvent particulier. «Monsieur, dit-elle à l'exempt, puisque la reine a tant de bontés pour moi que de me laisser le choix du couvent où elle veut que je me retire, je choisis celui des grands Cordeliers[ [374].» L'exempt, stupéfait, ne répliqua rien, et on alla porter cette réponse à la reine, qui, selon Saint-Simon et Chavagnac, la trouva si plaisante qu'elle laissa Ninon en repos[ [375]; mais, selon des récits plus vraisemblables, cette affaire se passa tout autrement. Des amis puissants de Ninon, les ducs de Candale et de Mortemart, et surtout le prince de Condé, intervinrent, et elle ne dut qu'à leurs sollicitations de continuer à jouir de son indépendance. Il est certain que pendant que Ninon se trouvait ainsi menacée d'être frappée par l'autorité le prince de Condé, qui depuis longtemps n'avait eu avec elle que des relations de simple amitié, l'ayant aperçue dans son carrosse, fit arrêter le sien, en descendit, et alla chapeau bas saluer Ninon, en présence de la foule étonnée. Cette marque de déférence et de respect de la part du vainqueur de Rocroi et de Lens envers celle qu'on traitait de courtisane imposa silence à ses ennemis. Cependant le bruit avait couru dans Paris qu'on voulait la mettre aux Filles repenties; «ce qui serait bien injuste, disait le comte de Bautru, car elle n'est ni fille ni repentie[ [376]

Il est présumable que la peur causée par ces menaces de l'autorité détermina Ninon à s'abstenir de choisir ses amants parmi les gens de cour. Du moins pendant quelque temps les financiers et les gens de robe eurent des succès auprès d'elle. Elle engagea dans ses liens Émery, le surintendant des finances, auquel elle fit succéder Coulon, conseiller au parlement de Paris, grand frondeur, fort riche, et qui surpassa pour elle en magnificence le surintendant lui-même. Émery, avant de devenir amoureux de Ninon, vivait depuis longtemps avec la femme de Coulon, fille de Cornuel, contrôleur général des finances, dont la femme fut si célèbre par son esprit et ses bons mots[ [377]. Lorsque Coulon enleva à Émery sa maîtresse, on trouva qu'il y avait entre ces deux hommes une sorte de parité de procédés, une application plaisante de la loi du talion; et cette double intrigue donna lieu à quelques chansons insipides, mais auxquelles la malignité publique prêta cours dans le monde; on les a recueillies dans les volumineux recueils manuscrits de vaudevilles et de couplets relatifs aux événements de cette époque[ [378]. De tous les amants de Ninon, Coulon fut celui qui sut le mieux lui faire agréer le faste et le luxe dont il affectait de se parer auprès de celle qu'il aimait. Mais il eut tort de compter ce moyen au nombre de ceux qui pouvaient fixer l'humeur volage de sa maîtresse. Elle n'aimait ni la pompe ni le fracas dans ses plaisirs, et revint bientôt à la prédilection qu'elle avait toujours montrée pour les gens de cour, la haute noblesse, et les militaires; classe d'hommes qui à cette époque avait un avantage marqué sur toutes les autres, par tout ce qui peut plaire et contribuer aux agréments de la vie sociale.

Coulon fut congédié pour le comte d'Aubijoux, dont Ninon s'éprit fortement. Il était homme d'esprit et de mérite, riche, et d'une ancienne famille; il fut gouverneur de la ville et citadelle de Montpellier, et lieutenant général pour le roi dans l'Albigeois[ [379]. C'est dans ses jardins, près de Toulouse, que furent supposés tracés les vers du voyage de Chapelle et de Bachaumont, si souvent cités. Il mourut dans cette même retraite, le dernier de son nom, le 9 novembre 1656[ [380]. Pour lui Ninon abandonna le Marais, et alla demeurer au faubourg Saint-Germain. Ce changement de quartier ne diminua pas son penchant à l'inconstance: il sembla, au contraire, l'augmenter, en lui facilitant les moyens de faire de nouvelles connaissances.