Mazarin était instruit de toutes ces intrigues par sa correspondance, par la Gazette imprimée, par des gazettes à la main[ [445]; il savait en démêler les ressorts avec une admirable sagacité; il en informait la reine, et lui envoyait de longs mémoires pour l'éclairer sur les intentions de ceux qui dirigeaient ses conseils, et pour lui enseigner les moyens de faire concourir tous les partis à son rappel et au rétablissement de son autorité. Il y intéressait sa religion, et son affection pour lui: «Je vous conjure, lui disait-il dans sa lettre du 12 mai 1651, de bien considérer ce mémoire et la lettre qui l'accompagne au moins trois fois, quand ce ne serait qu'en trois jours. Vous le pouvez faire dans vos retraites; et croyez que cela importe au service de Dieu, du roi, au vôtre, et à celui du plus passionné pour la moindre de vos volontés.»
Il l'engageait à dissimuler avec tout le monde, à caresser tout le monde, à se servir de tout le monde, à se défier de tout le monde, à ne se faire aucun scrupule de se raccommoder avec des gens qui lui avaient fait du mal, et qu'elle avait juste sujet de haïr et de vouloir perdre; «car, dit-il, la règle de conduite des princes ne doit jamais être la passion de la haine ou de l'amour, mais l'intérêt et l'avantage de l'État et le soutien de leur autorité[ [446].» On voit que la politique de la reine tendait à faire offrir son alliance à tous les partis, pour écraser le parti contraire; mais elle y mettait pour condition première de l'aider à effectuer le rappel de son ministre. Mazarin, par sa correspondance, paraît avoir été assez certain de la fidélité de Le Tellier; mais nous voyons, par une lettre et un mémoire envoyés à la reine, que Mazarin considérait Servien, de Lyonne et Chavigny comme les soutiens du prince de Condé. La princesse Palatine était l'âme du parti de madame de Longueville, qu'elle cherchait à entraîner du côté de celui de la reine et de Mazarin, avec lequel elle était en correspondance secrète. La duchesse d'Aiguillon, artificieuse et intéressée, se servait du respectable Vincent de Paul, de madame de Saujeon et de Le Tellier, pour faire agir le duc d'Orléans dans un sens contraire à Mazarin, et pour créer des obstacles au retour de ce ministre, qu'elle n'aimait pas[ [447]. Ce que Mazarin surtout s'attachait à démontrer à la reine, comme le plus grand danger pour l'autorité du roi, qui dans quatre mois devait être majeur, c'était de donner trop de puissance au prince de Condé[ [448]. Par cette raison, il ne voulait pas que l'on favorisât l'ambition des maréchaux du Dognon, Palluau, Gramont, qui, ainsi que Chavigny, Servien et de Lyonne, étaient du parti de ce prince[ [449]. Il écrivit cependant à de Lyonne; mais c'était pour lui adresser des reproches. Selon lui, le prince de Condé avait réduit le ministériat en république.
Ce qu'il y a surtout de remarquable dans les lettres que Mazarin pendant son exil écrivit à la reine, c'est la vive expression contenue dans quelques-unes de ses sentiments pour elle, qui laisse peu de doute sur la nature de leur liaison[ [450]. Il lui conseille de plier jusqu'à la majorité du jeune roi, qui dans quelques mois devait avoir treize ans accomplis[ [451]; et elle conforme sa conduite envers le duc d'Orléans, le parlement et Condé, à ce conseil; simulant et dissimulant toujours[ [452].
Au milieu de toutes ces intrigues politiques et galantes, de ces ruptures et de ces coupables négociations avec les ennemis de l'État, de ces projets d'assassinats ou d'arrestations nouvelles; quand on craignait que le roi ne s'enfuit, quand on redoutait que les princes ne voulussent l'enlever, la capitale semblait plongée dans le délire de la joie, dans le tumulte des plaisirs. Jamais autant de bals et de fêtes; jamais autant de gaieté et d'insouciance apparente; jamais les promenades publiques aussi fréquentées, les théâtres aussi encombrés de spectateurs[ [453]. A Saint-Maur, la comédie, la chasse, la bonne chère, contribuaient à grossir le nombre de ceux qui se préparaient à la guerre civile[ [454]. Partout les visages paraissaient calmes, et tous les cœurs étaient agités. C'était au milieu d'une contredanse que Monglat apprenait la nouvelle de l'armement de Paris; c'était parmi les pompeuses réunions, les jeux et les divertissements de tous genres, que le prétendant d'Angleterre, le frivole Charles II, de retour de sa malheureuse expédition, oubliait l'échec qu'il venait d'éprouver, et son trône perdu, et la sauvage Écosse par lui abandonnée. C'était aussi au milieu des fêtes splendides dont elle gratifiait deux fois la semaine toute la haute société[ [455], que Mademoiselle refusait la main de ce monarque dépossédé, plus courageux qu'heureux, plus aimable que grand. Enivrée des hommages dont elle était l'objet, elle s'imaginait déjà être reine de France, et prévoyait peu que celui qu'elle refusait dût régner un jour. Elle était bien loin de penser que, pour obtenir une couronne qu'on ne pensait pas à lui donner, elle en perdait une qui lui était offerte. Cependant, longtemps après, en écrivant ses Mémoires, malgré les regrets que le souvenir de ces temps devait lui faire éprouver, nous voyons qu'elle aimait à se rappeler le brillant et joyeux carnaval de cette année, comme une des plus riantes époques de sa vie.
Madame de Sévigné ne prit part ni à ces intrigues ni à ces plaisirs. Elle termina aussi promptement qu'elle put les affaires qui l'avaient amenée à Paris, et elle repartit aussitôt pour aller dans sa terre des Rochers se livrer à sa douleur, et passer dans la solitude les premiers temps d'un veuvage qui ne devait finir qu'avec sa vie. Scarron, ami de son mari, avait envoyé chez elle avant son départ, pour lui faire connaître combien il regrettait que ses souffrances et ses infirmités ne lui permissent pas d'aller lui faire en personne ses compliments de condoléance. Il s'affligeait de ce qu'il était forcé de laisser échapper, même dans cette triste occasion, le plaisir de la voir au moins une fois avant de mourir. Madame de Sévigné, touchée de ses regrets, et peut-être aussi flattée de ses louanges (car à cette époque le pauvre Scarron, à l'apogée de sa réputation, était aussi le célèbre Scarron), lui fit dire que puisqu'il ne pouvait venir chez elle, elle lui promettait qu'aussitôt après son retour elle irait lui rendre visite. C'est alors que Scarron la pria, dans le style burlesque qui lui était familier, d'exécuter avant son départ une si séduisante promesse, parce que plus tard il ne serait plus temps, attendu qu'il serait mort. Madame de Sévigné partit, mais après avoir écrit à Scarron de ne pas mourir avant son retour, et avant qu'elle l'eût vu. Cette plaisanterie était permise avec un homme qui avait résolu de ne prendre rien au sérieux, pas même la douleur, pas même la mort. Ce fut alors qu'il lui écrivit la lettre suivante:
LETTRE DE SCARRON A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«Madame,
«J'ai vécu de régime le mieux que j'ai pu, pour obéir au commandement que vous m'avez fait de ne mourir point que vous ne m'eussiez vu. Mais, madame, avec tout mon régime, je me sens tous les jours mourir d'impatience de vous voir. Si vous eussiez mieux mesuré vos forces et les miennes, cela ne serait pas arrivé. Vous autres dames de prodigieux mérite, vous vous imaginez qu'il n'y a qu'à commander: nous autres malades, nous ne disposons pas ainsi de notre vie. Contentez-vous de faire mourir ceux qui vous voient plus tôt qu'ils ne veulent, sans vouloir faire vivre ceux qui ne vous voient pas aussi longtemps que vous le voulez; et ne vous en prenez qu'à vous-même de ce que je ne puis obéir au premier commandement que vous m'avez jamais fait, puisque vous aurez hâté ma mort, qu'il y a grande apparence que pour vous plaire j'aurais de bon cœur reçue aussi bien qu'un autre. Mais ne pourriez-vous pas changer le genre de mort? Je ne vous en serais pas peu obligé. Toutes ces morts d'impatience et d'amour ne sont plus à mon usage, encore moins à mon gré; et si j'ai pleuré cent fois pour des personnes qui en sont mortes, encore que je ne les connusse point, songez à ce que je ferai pour moi-même, qui faisais état de mourir de ma belle mort. Mais on ne peut éviter sa destinée, et de près et de loin vous m'auriez toujours fait mourir. Ce qui me console, c'est que si je vous avais vue, j'en serais mort bien plus cruellement. On dit que vous êtes une dangereuse dame, et que ceux qui ne vous regardent pas assez sobrement en sont bien malades, et ne la font guère longue. Je me tiens donc à la mort qu'il vous a plu de me donner, et je vous la pardonne de bon cœur. Adieu, madame; je meurs votre très-humble serviteur; et je prie Dieu que les divertissements que vous aurez en Bretagne ne soient point troublés par le remords d'avoir fait mourir un homme qui ne vous avait jamais rien fait.
Et du moins souviens-toi, cruelle,
Si je meurs sans te voir,