CHAPITRE XXIII.
1651-1652.
Réflexions sur le sentiment produit par un événement redouté et longtemps différé.—Surprise qu'occasionne la nouvelle de l'entrée de Mazarin en France.—Le parlement envoie des commissaires pour arrêter sa marche.—Conduite du duc d'Orléans.—Condé organise la guerre civile avec des moyens insuffisants.—Le parti des princes s'unit à la Fronde.—Intrigues de Gondi.—Il est en défiance au peuple.—Mazarin et la reine intriguent contre lui en cour de Rome.—Il les déjoue.—Efforts que font les ministres pour conserver leurs places.—Rôle que jouent les acteurs secondaires.—Détails sur Nemours, Beaufort, la duchesse de Châtillon, le prince de Conti, la duchesse de Longueville.—Le parti du duc d'Orléans, aussi divisé que celui de la Fronde.—Désastres et famine qui sont les résultats de la guerre civile.—Conférences pour la paix.
Il n'y a pas de sentiment plus élastique que l'espérance: le moindre véhicule suffit pour soulever le poids qui le comprime, et lui rendre toute son expansion. Lorsqu'une calamité que tout le monde considère comme inévitable et imminente se trouve seulement retardée, on se persuade aussitôt que les causes qui devaient l'amener s'affaiblissent ou ont disparu; on calcule toutes les chances qui lui sont contraires, on ferme les yeux sur celles qui la favorisent; tous les délais ajoutent à la confiance, et si ces délais se prolongent, on finit par se rassurer. On ne croit plus à un danger qui a inutilement et longtemps fatigué nos prévisions; on s'habitue à un orage qui gronde sans cesse, sans jamais éclater. On s'arrange comme si on n'avait plus rien à en craindre: et quand la foudre tombe et frappe, elle surprend et accable ceux-là même qui avaient le plus formellement annoncé sa prochaine détonation, et qui s'étaient prémunis contre les périls de sa chute.
Cette vérité se fit surtout sentir lorsque Mazarin rompit son ban, et entra en France, suivi d'une armée qu'il amenait, disait-il, au roi, pour l'aider à combattre les rebelles, mais qui était plutôt destinée à protéger la personne de son ministre[ [496]. On savait depuis longtemps que des lieux où la cour, sans cesse ambulante, faisait temporairement sa résidence, et de Bruhl, où s'était retiré Mazarin, partaient et arrivaient sans cesse des personnes qui avaient toute la confiance de la reine et du cardinal. Les noms de ces messagers même n'avaient pu être cachés; on n'ignorait pas qu'ils étaient au nombre de quatre: Bartet, Brachet, Milet et l'abbé Fouquet; et la singulière similitude des finales de leurs noms avait fait dire plaisamment au duc d'Orléans que désormais il fallait changer une des règles du rudiment de Despautère sur les genres, et mettre: «Omnia nomina terminata in et sunt mazarini generis.» (Tous les noms qui se terminent en et sont du genre mazarin.) L'intelligence de la reine avec le ministre proscrit n'était donc plus un mystère[ [497]. On se doutait qu'aucune mesure importante n'était résolue dans le conseil sans que la reine eût reçu l'avis du cardinal; on s'était aperçu que si l'on y prenait une résolution contraire à ses secrètes instructions, des ordres cachés en empêchaient l'exécution. Cependant, lorsque, après la déclaration de la majorité du roi, Condé eut levé l'étendard de la révolte, il se vit abandonné de presque toute la France[ [498]. Les mesures de Châteauneuf et de Villeroi furent si bien prises, que le cabinet acquit plus d'influence et d'autorité; le gouvernement du roi se raffermit; il marcha pour la première fois de concert avec le parlement. La reine parut se confier à ses ministres. On ne la vit plus avoir si souvent recours aux conseils du cardinal; elle dit même aux plus intimes amis de Mazarin, que celui-ci avait habilement placés près d'elle, qu'on ne pouvait pas penser encore à le rappeler, et que son retour devait être différé, au moins jusqu'à l'entière réduction de Condé et de son parti. Les ministres, qui s'appuyaient sur le besoin qu'on avait d'eux, mais dont aucun ne pouvait prétendre à la suprématie ou aux priviléges de la faveur, introduisirent dans le conseil le prince Thomas de Savoie, guerrier assez distingué, mais non heureux; d'un sens assez droit, mais borgne, sourd, et pesant: il ne pouvait donner aucun ombrage à ceux qui exerçaient le pouvoir[ [499]. Cousin germain de la reine, elle avait en lui toute confiance; et la présidence du conseil, que les ministres lui déféraient, convenait également à son rang, à sa naissance, à sa réputation d'intégrité, à sa position à la cour. Toutes les dépêches se signaient en sa présence; «et il fut, dit madame de Nemours, favori, et presque premier ministre, sans qu'il en eût seulement le moindre soupçon.»
Un tel état des choses rassurait tout le monde contre le retour, au moins prochain, du cardinal Mazarin. L'on espérait bien qu'après l'entière extinction de la révolte de Condé, le concours de tous les ordres de l'État, des princes et des ministres, empêcherait pour toujours ce retour, et qu'on ne reverrait jamais en France cet étranger proscrit par tous les parlements, devenu odieux à tous les partis.
Telle était à cet égard la disposition des esprits, lorsqu'on apprit tout à coup qu'il était rappelé; qu'il s'avançait dans l'intérieur du royaume, et que, de plus, un arrêt du conseil d'en haut (mot nouveau, et dont s'offensaient les défenseurs des libertés publiques) avait cassé l'arrêt que le parlement de Paris venait de rendre pour le repousser[ [500].
Il suffit de connaître le caractère fougueux et emporté de la nation française pour concevoir quelle fut, à cette nouvelle si inattendue, la fureur générale. Tous les partis se reformèrent instantanément, et semblaient avoir acquis plus de violence. Les nobles, le peuple, le parlement, les partisans des princes, ceux de la Fronde, n'eurent plus qu'un seul sentiment, qu'un seul intérêt, qu'un seul cri, l'expulsion de Mazarin. La cour même et la plus grande partie des royalistes[ [501] formaient en secret le même vœu; plusieurs le manifestaient hautement, se croyant certains que Mazarin ne pourrait jamais résister à cette unanimité de haine, à cet accord d'opposition de tous contre un seul[ [502].
Mais ce torrent qui s'élançait avec tant d'impétuosité, et avec un fracas capable de faire croire à quiconque le considérait de loin qu'il allait tout submerger, se dispersait après sa chute dans un si grand nombre de lits différents, et se subdivisait en tant de petites rigoles, que vu de près il cessait de paraître redoutable.
C'est qu'aucun événement peut-être ne produisit une péripétie plus grande que celle qu'occasionna le retour de Mazarin en France. Tous les partis se trouvèrent par là placés dans des positions si bizarres et si monstrueuses; les intérêts particuliers, les passions, les haines des différents acteurs de ce grand drame firent éclore subitement une telle multitude d'intrigues, que, malgré les dépositions et les aveux de presque tous ceux qui y jouèrent les principaux rôles, et les minutieux détails où ils sont entrés dans leurs Mémoires, les historiens n'ont pas su les démêler toutes, et par conséquent n'ont pu les exposer avec clarté.
Le parlement rendait des arrêts[ [503] et envoyait des commissaires pour arrêter Mazarin dans sa marche; mais en même temps, instruit par le passé et en garde contre les funestes résultats de ses emportements, redoutant les princes et leur domination, il ne voulait pas qu'aucune atteinte fût portée aux droits du roi. Il refusait d'autoriser la saisie des deniers publics[ [504], et il interdisait toute levée de soldats qui n'était pas faite au nom du roi; ce qui était accorder au seul Mazarin la faculté de se recruter[ [505]; le parlement s'effrayait à la seule proposition d'un arrêt d'union avec les autres cours souveraines, croyant déjà voir par là renouveler les scènes tumultueuses de la première Fronde. Cependant il implorait en même temps l'appui du duc d'Orléans, et il acceptait le secours des troupes qui étaient à sa disposition. Pourtant Gaston, ayant cessé d'être lieutenant général, ne pouvait légalement lever des troupes et commander une armée sans le consentement du roi, devenu majeur. Le parlement proscrivait Condé et ses adhérents, qui s'étaient armés pour repousser Mazarin. Le duc d'Orléans, de son côté, aurait voulu s'unir intimement au parlement, et ne pas enfreindre les lois du royaume[ [506]: il faisait alliance avec Condé, et se compromettait pour lui, en prenant sous sa protection les troupes que Nemours avait été chercher en Flandre chez les Espagnols[ [507]. Tout en détestant l'étranger, il favorisait l'exécution du traité que Condé avait contracté avec lui; il s'en rendait complice. Il dissimulait avec les amis des lois, qui avaient mis en lui toutes leurs espérances, et ne répondait que par des subterfuges et des assertions mensongères aux discours éloquents du vertueux Talon. Il se trouvait entraîné dans toutes ces démarches par la nécessité de pourvoir au plus pressé, en repoussant Mazarin; mais comme il ne craignait rien tant que l'élévation de Condé en le secondant contre Mazarin, il cherchait à lui nuire dans le parlement, dans le peuple, et dans son propre parti.