Le plus nul, le plus insignifiant de tous les chefs de la première Fronde, le duc de Longueville, fut le seul d'entre eux qui dans ces nouvelles circonstances se conduisit avec sagesse et dignité, qui se montra un sujet fidèle, mais non servile. Il suivit un plan arrêté, conforme au bien public et à une bonne et saine politique. Retiré dans son gouvernement de Normandie, il fut sollicité par tous les partis, et ne se déclara d'abord pour aucun; enfin il fit connaître ses intentions de ne pas se séparer du roi[ [547]. Mais, sans prendre fait et cause pour son ministre, il se prononça de manière à faire craindre à la cour, s'il était contrarié par elle, de le voir se replacer de nouveau sous l'empire de sa femme et de son beau-frère, auquel il s'était soustrait. Ainsi par ses instigations le parlement de Rouen avait demandé l'éloignement de Mazarin, à l'exemple de celui de Paris, mais sans adhérer aux actes de proscription de ce dernier[ [548]. La déclaration parlementaire servit au duc de Longueville de prétexte pour se refuser à admettre les troupes royales dans sa province, où cependant il maintenait la levée des impôts au profit du roi. Par là il parvint à rester maître absolu dans son gouvernement, et il se fit chérir des habitants, qu'il protégeait contre tous les maux de la guerre civile[ [549].
Les désastres qu'elle occasionnait étaient portés à leur comble, et encore accrus par le peu d'autorité que les chefs militaires avaient sur leurs subordonnés. Un seul fait suffira pour faire juger du degré d'anarchie où l'on était arrivé. Pendant que la cour était en marche, la petite écurie du roi fut pillée par le frère du comte de Broglie, qui cependant était du parti de la cour; et ce brigandage fut considéré comme une équipée plaisante, dont on s'amusa, et qui excita le rire. Les troupes de tous les partis, mal payées, mal nourries, pillaient, brûlaient, saisissaient les deniers publies, dévastaient les campagnes, rançonnaient les cultivateurs, et produisaient partout où elles séjournaient une misère extrême et une hideuse famine[ [550]. Des bandes de malheureux abandonnaient leurs habitations, et suivaient l'armée du roi en demandant du pain: la cour vit plusieurs fois sur son passage des hommes mourant de faim, et des enfants tétant encore sur le sein de leurs mères, qui venaient de rendre les derniers soupirs[ [551]. La reine, fortement émue d'un tel spectacle, disait que les princes et les parlements répondraient devant Dieu de tant de calamités, oubliant ainsi la part qu'elle y avait elle-même. Ce n'était pas tout. Les Espagnols s'avançaient sur nos frontières, et entraient en France comme alliés du prince de Condé, mais dans la réalité pour profiter de nos divisions. Turenne leur fit offrir de l'argent pour se retirer, et les menaça d'une bataille s'ils n'y consentaient. Ils prirent l'argent, et délivrèrent ainsi les troupes royales de la crainte d'avoir deux armées à combattre[ [552].
Chaque parti se montrait jaloux de rejeter la cause des malheurs qu'on éprouvait sur les partis contraires; tous parlaient de paix et semblaient la désirer, et tous la voulaient en effet; mais chacun d'eux avait la volonté d'en régler seul les conditions. Toutefois, pour éloigner d'eux l'odieux de la continuation de la guerre civile, le parlement et les princes envoyèrent des députés à Saint-Germain, où la cour s'était retirée: ces députés étaient munis de pouvoirs pour négocier; mais ils avaient ordre de ne point voir Mazarin, et de ne pas communiquer avec lui directement ni indirectement. Lorsqu'ils furent introduits auprès de la reine, Mazarin était à côté d'elle. Les conférences s'engagèrent donc entre eux et le ministre proscrit. Alors ces députés perdirent la confiance de leurs partis, et augmentèrent beaucoup les divisions qui s'y trouvaient, par la crainte qu'ils firent naître que ceux qui semblaient parler avec plus de véhémence et d'acharnement contre Mazarin ne fussent déjà entrés en arrangement avec lui[ [553].
CHAPITRE XXIV.
1651-1652.
Situation de la capitale pendant le séjour qu'y fit madame de Sévigné.—Paris se ressentait peu des désastres des provinces.—Succès des théâtres.—Les malheurs publics ramenaient à la méditation et à la religion.—Le nombre des solitaires de Port-Royal augmente.—Leur influence sur les gens de lettres et sur certaines réunions.—Madame de Sévigné alors très-répandue dans le monde.—Courtisée par le duc de Rohan et le marquis de Tonquedec.—Ses liaisons intimes avec sa tante la marquise de La Troche; avec mademoiselle de La Vergne.—Détails sur cette dernière et sur mademoiselle de La Loupe, son amie.—Mademoiselle de La Loupe est promise en mariage au comte d'Olonne.—Le cardinal de Retz tente de la séduire.—Il est secondé dans cette intrigue par le duc de Brissac, amoureux de mademoiselle de La Vergne.—Récit que le cardinal de Retz fait lui-même de son aventure avec mademoiselle de La Loupe.—Celle-ci épouse le comte d'Olonne.—Sa visite au camp du duc de Lorraine, et commencement de son intrigue avec le comte de Beuvron.—Liaison du cardinal de Retz avec madame de Pommereul.
Nous avons exposé dans le chapitre précédent les intrigues et les événements dont Paris fut occupé, et qui fournissaient matière aux entretiens de tous les salons et de toutes les ruelles pendant l'hiver qu'y passa madame de Sévigné, c'est-à-dire depuis la mi-novembre 1651 jusqu'aux premiers jours d'avril 1652. Dans cet intervalle de temps, cette capitale jouissait d'une assez grande tranquillité, et se ressentait peu des malheurs qui affligeaient les provinces. Paris avait refusé d'ouvrir ses portes aux troupes de tous les partis, qui avaient successivement cherché à s'introduire dans son enceinte, et l'ordre y était maintenu par des régiments de gardes bourgeoises, dont les colonels étaient tous des membres du parlement, ou des personnages nobles, ou considérables par leur fortune et leur naissance. La Fronde y était peu active, les émeutes rares et promptement apaisées[ [554]. La guerre même avait contribué à faire affluer dans Paris un grand nombre de personnes qui, ne se trouvant pas en sûreté dans leurs châteaux ou dans les faubourgs de la ville, avaient été obligées de se mettre sous la protection de ses remparts. Cet accroissement de consommation et de richesses donnait une forte impulsion au commerce, et faisait prospérer les affaires d'une population de tout temps remarquable par l'activité de son industrie. Les bals ne discontinuaient pas; et Mademoiselle, de retour de son expédition d'Orléans, avait recommencé de nouveau à donner des fêtes brillantes, à réunir chez elle toute la haute société. La jeunesse de cette époque saisissait avec ardeur toutes les occasions de se divertir; elle aimait à mêler le plaisir aux intrigues, les jouissances de la mollesse aux périls des combats[ [555].
Raymond Poisson, comme auteur et comme acteur, attirait alors la foule au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil; et là aussi le grand Corneille produisait Nicomède, qui ne fut pas sa dernière tragédie, mais la dernière digne de lui. Ce chef-d'œuvre disputait la vogue au Don Japhet d'Arménie de Scarron, à la Folle gageure et aux Trois Orontes de l'abbé de Boisrobert, depuis si complétement oubliés. Mais ce qui faisait fureur et surpassait encore le succès de Nicomède et des autres pièces qui partageaient, avec celle de Corneille, l'attention publique, c'était une pastorale insipide, intitulée Amaryllis, originairement composée par Rotrou, refaite par Tristan, et augmentée de trois scènes qui ne tenaient pas à la pièce, mais dans laquelle jouait, déguisée en homme, une actrice qui excitait l'enthousiasme et attirait les applaudissements universels. L'engouement pour ce spectacle dura tout le temps du carnaval et une grande partie du carême[ [556], et se renouvela dans l'été de l'année suivante. Ainsi, dans tous les temps, comme aujourd'hui, l'effet des représentations théâtrales est plus redevable au talent des acteurs, à l'habileté des danseurs, à l'excellence de la musique ou à la beauté des décorations, qu'au génie des auteurs dramatiques.
Au milieu de la licence de ces temps, de ces apparences de légèreté, on voyait cependant régner dans une partie de la société un penchant pour les méditations profondes, pour une vie sérieuse et appliquée. Les sciences et la religion faisaient de nombreuses conquêtes dans la haute société, les cœurs tendres, les imaginations vives et les intelligences fortes. La maréchale de Rantzau, encore pleine d'attraits, étonna par sa résolution à se faire religieuse; et, malgré les instances de ses parents et de ses amis, elle prononça ses vœux, et fut à jamais perdue pour un monde où elle brillait, et qui se montrait si désireux de la retenir[ [557]. D'autres jeunes personnes riches et belles prononcèrent des vœux à cette époque; et leurs noms, moins célèbres, ont cependant été recueillis par le gazetier Loret. Un grand nombre de femmes dans les rangs les plus élevés de la société se consacraient au soulagement des pauvres, et l'activité de leur zèle charitable semblait s'accroître en raison des misères publiques. Leurs largesses ne se restreignaient pas au peuple de la capitale: la duchesse d'Orléans vendit cet hiver une partie de son riche mobilier pour secourir les malheureux cultivateurs de la Champagne que la guerre avait ruinés[ [558]. Les solitaires de Port-Royal virent leur nombre s'accroître d'hommes illustrés dans diverses professions. Ils avaient accueilli dans leurs rangs des militaires, des avocats, des ingénieurs. Le duc de Luynes, qui avait été un des chefs les plus ardents de la Fronde, s'était réuni à eux, et faisait construire le château de Vaumurier, près de leur champêtre séjour. Ils l'avaient nommé général de la petite armée formée par eux avec les paysans de la vallée, pour se défendre contre les maraudeurs et les troupes du duc de Lorraine. A l'approche de ces troupes, les religieuses de Port-Royal s'étaient retirées dans leur maison de Paris; mais les solitaires étaient restés, déterminés à braver tous les dangers. Ils employèrent les ouvriers du château de Vaumurier à fortifier l'enceinte du couvent, à la munir de tourelles pour pouvoir s'y retrancher au besoin; ils s'adonnèrent tous aux exercices militaires et au maniement des armes. Cependant ils faisaient paraître en même temps des livres élémentaires supérieurs à tous ceux que l'on possédait, et des livres de controverse remarquables par la clarté, l'élégance et la rapidité du style. Le succès des premiers se mesurait sur les besoins qu'on en avait, et les seconds étaient lus avec empressement par un public avide de discussions sur les matières religieuses et politiques, qui lui paraissaient propres à embarrasser le pouvoir. Ainsi ces pieux solitaires semblaient se montrer jaloux d'étendre leur influence sur tous les âges, mais par la plus légitime et la moins contestable de toutes les autorités, celle des talents et des vertus. Les jésuites répandaient contre eux des écrits où l'on peignait sous de noires couleurs leurs projets pour l'avenir, et leurs intentions secrètes. Ils n'y répondaient point, et se contentaient de les faire flétrir par l'autorité épiscopale, comme des libelles injurieux et calomnieux. Ils étaient toujours intimement attachés au cardinal de Retz, auquel ils pardonnèrent ses mœurs relâchées, en faveur de l'appui qu'il leur prêtait. Ils avaient fait adopter leur doctrine par presque tout le clergé de la cathédrale et les curés de Paris[ [559]. Leurs ouvrages et leurs exemples avaient donné un caractère plus grave à ces réunions d'hommes de lettres, de savants et de gens du monde, qui, en l'absence de Montausier et de sa femme, et dans le deuil où était plongée toute la famille d'Angennes par la perte de son chef[ [560], ne se tenaient plus à l'hôtel de Rambouillet, mais au petit Luxembourg, chez la duchesse d'Aiguillon, à qui, comme nièce du cardinal de Richelieu, ce glorieux patronage des noms célèbres et des hautes capacités convenait plus qu'à toute autre. Un fils de l'intendant de Rouen se montrait un des plus assidus à ces réunions; son père devait à la protection de la duchesse une partie de sa fortune et l'intendance dont il était pourvu. Ce jeune homme s'était acquis de la réputation par ses découvertes en physique, et on l'écoutait avec plus d'attention et de déférence qu'autrefois Voiture à l'hôtel de Rambouillet[ [561]. Le gazetier Loret, qui assista à une des réunions qui eurent lieu au petit Luxembourg dans le cours de cette année, nous dit qu'un grand nombre de ducs, de marquis, de cordons bleus et de belles dames, prirent un vif plaisir à entendre ce jeune homme expliquer des inventions mathématiques et des expériences de physique toutes nouvelles:
Il fit encor sur des fontaines