Mademoiselle avait lieu de croire que Mazarin et la reine ne consentiraient jamais à son mariage avec le roi, à moins qu'ils n'y fussent contraints par les succès de l'armée des princes. Cette seule considération suffisait pour mettre Mademoiselle dans le parti de la duchesse de Longueville, qui poussait Condé à la guerre[ [655]. Elle avait, d'ailleurs, des prétentions sur le cœur de Condé aussi bien que sur sa main; et il suffisait que la duchesse de Châtillon, dont elle était jalouse, eût embrassé le parti de la paix pour qu'elle se jetât avec chaleur dans les rangs du parti contraire[ [656]. Si les chefs de tous les partis la flattaient et cherchaient à l'attirer à eux, aucun cependant ne lui confiait ses secrets; on redoutait l'instabilité de ses résolutions, son inexpérience dans les affaires, ses vanités, ses imprudences, sa fougue, ses scrupules, ses inconséquences. Portant jusqu'à l'excès l'orgueil du rang et de la naissance, le sentiment seul de sa dignité l'eût défendue contre l'entraînement des passions, lors même qu'elle n'eût pas été portée à y résister par des principes de vertu et par attachement à la religion. Elle n'avait cependant qu'une dévotion peu fervente; mais, de même que la reine mère se retirait souvent dans son oratoire afin de prier pour le succès des troupes royales, Mademoiselle faisait sans cesse dire des messes pour le triomphe de l'armée des princes[ [657]. Nous apprenons par elle-même qu'elle désapprouva les génuflexions au milieu de la rue et les autres démonstrations, peu sincères selon elle, auxquelles le prince de Condé se soumit lorsque, le 11 juin, le clergé promena dans Paris, avec toute la pompe d'une procession générale, la châsse de sainte Geneviève[ [658]. Cette procession avait été ordonnée, sur les instances du peuple, par le parlement, le jour même où il délibéra comment il réaliserait les cent cinquante mille livres promises à celui qui apporterait la tête de Mazarin[ [659]. La conduite que Condé tint dans cette circonstance fut considérée par Mademoiselle comme un acte d'hypocrisie indigne de lui, et dont le seul motif était de plaire au peuple. Il est évident aussi, d'après la manière dont elle s'exprime dans ses Mémoires, que la foi aux reliques de la douce vierge de Nanterre était affaiblie dans la classe élevée, et même que toutes les croyances de ce genre étaient considérées comme des préjugés populaires et des superstitions bourgeoises, peu dignes de la haute aristocratie; mais en même temps nous apprenons, par les nombreux témoignages de personnages de cette caste, qu'elle était adonnée à l'astrologie et à la divination, et qu'elle croyait aux revenants[ [660].

L'entrée de Condé et des princes qui l'accompagnaient amena dans Paris un grand nombre de généraux et d'officiers; et ceux des armées campées dans les environs profitèrent d'un voisinage peu favorable à la discipline, mais très-propice au plaisir[ [661]. Il semblait que tous les jeunes guerriers, que l'élite de la noblesse de France, et même des pays circonvoisins, s'étaient donné rendez-vous dans la capitale. On reconnaissait, aux couleurs de leurs écharpes, les chefs dont ils dépendaient, les partis et les peuples auxquels ils appartenaient: celles des Lorrains, rouges; des Espagnols, jaunes; de Gaston, bleues; de Condé, isabelle[ [662]. Cette réunion de brillants uniformes donnait un éclat à toutes les fêtes qui avaient lieu alors, et fournissait des occasions d'en augmenter le nombre. Cependant la présence de tant d'étrangers, ces drapeaux et ces étendards de l'Espagne que l'on voyait sans cesse flotter avec les drapeaux et les étendards de la France, offensaient les regards sévères des magistrats du parlement, et causaient une vive douleur aux nobles royalistes qui n'avaient pas rejoint la cour, et aux honnêtes bourgeois qui, en embrassant le parti de la Fronde, n'avaient pas abjuré l'amour de leur pays.

C'était précisément cette quantité de guerriers de tant de partis et de nations qui réjouissait la haute noblesse des deux sexes, entièrement livrée à l'ardeur des factions et à la fougue de ses passions. Elle y voyait un signe de force; elle y trouvait un motif de sécurité pour le présent, et d'espérance pour l'avenir. La plupart de ces héroïnes de la Fronde, si belles, si jeunes, si coquettes, étaient charmées de se voir favorisées par les circonstances dans le désir qu'elles avaient de s'attirer le plus grand nombre d'hommages, de mettre plus de variété et de séduction dans ce commerce de galanterie que favorisaient singulièrement l'agitation et le désordre des guerres.

Aussi les fêtes ne discontinuaient pas: Mademoiselle en donnait presque tous les soirs[ [663]; et quand elle s'en abstenait, ses deux dames d'honneur, les comtesses de Fiesque et de Frontenac, profitaient de ces jours de vacances pour en donner à leur tour[ [664]. La comtesse de Choisy en rendait pour Monsieur, la duchesse de Châtillon pour le prince de Condé, la présidente de Pommereul pour le cardinal de Retz, qui ne pouvait admettre chez lui de tels divertissements; mais il y donnait de somptueux repas. Des soirées brillantes avaient lieu aussi chez les duchesses de Chevreuse, d'Aiguillon, de Montbazon, de Rohan, et chez la marquise de Bonnelle. Tous les genres de plaisirs connus alors trouvaient place dans ces soirées, surtout dans celles que donnait Mademoiselle, les plus complètes et les plus belles. Elle faisait presque toujours venir les comédiens et les vingt-quatre violons. On commençait par jouer une comédie, ou une tragédie, ou un ballet; ensuite concert; puis après venait le jeu de colin-maillard, ou d'autres jeux de société. Après ces jeux on dansait, et on terminait par une exquise et somptueuse collation. Les cartes, que plus tard Mazarin mit à la mode, ne se voyaient que rarement à ces divertissements[ [665]. Mais quand vint la belle saison, les plaisirs de ce monde frivole et brillant ne se renfermèrent pas uniquement dans Paris.

Turenne et le duc de Lorraine employaient toute leur tactique pour faire traîner la guerre en longueur[ [666]: le premier, afin de donner le temps au cardinal Mazarin de détruire les partis en les divisant; le second, pour les tromper tous. Tout le monde voulait négocier: le parti de la Fronde et du parlement, pour ne pas se battre; Gaston, pour se faire honneur du rétablissement de la paix; le prince de Condé, pour ne pas paraître y mettre obstacle, et faire acheter cette paix par des concessions qui lui fussent avantageuses; le duc de Lorraine, pour obtenir de l'argent de toutes mains; Retz, pour conserver son cardinalat et son archevêché, garder la faveur de Gaston, et obtenir de la cour l'oubli du passé[ [667]. Ainsi les corps d'armée, longtemps en présence sans vouloir se combattre, campaient. Ces espèces de trêves, jointes aux négociations qui avaient lieu et qu'on s'efforçait en vain de rendre secrètes, firent souvent croire à la paix bien avant quelle ne fût conclue[ [668]. Alors les officiers et les personnages des divers partis communiquaient entre eux; car il ne faut pas oublier de remarquer que, quoiqu'on se battît avec valeur, qu'on se tuât, qu'on se fît des prisonniers dans un jour de bataille, les haines que les chefs avaient les uns contre les autres n'existaient pas également parmi leurs partisans respectifs. Ceux-ci s'étaient partagés en des camps différents par des motifs d'intérêt, par suite de leurs liaisons ou de leur parenté, et quelques-uns par caprice et pour ne pas rester oisifs. Les soldats désertaient, et passaient facilement d'une armée dans une autre[ [669]; la gaieté régnait au milieu des dangers et de la mort. Les plus hauts personnages, entraînés par cette disposition générale des esprits, conservaient entre eux les bienséances que nécessitait leur intimité ou que réclamaient les liens du sang. Ainsi, quoique Gaston fût réputé le chef de l'opposition et des frondeurs, le roi lui envoya le duc d'Amville, pour lui faire des compliments de condoléance sur la mort de son fils le duc de Valois[ [670]. C'était avec jovialité et courtoisie que les généraux se combattaient. Chavagnac, qui tenait pour Condé, n'en conférait pas moins familièrement et amicalement avec Turenne; et ayant appris qu'il manquait de provisions pour sa cuisine, il eut soin, lorsqu'il l'eut quitté, de lui faire porter un bon dîner. Turenne lui promit, en récompense, de venir bientôt l'assiéger dans Étampes[ [671].

Les suspensions des opérations militaires avaient lieu au milieu de l'été: les Parisiens en profitaient pour prendre l'air hors de leurs remparts. Les belles dames, les héroïnes de la Fronde, montaient à cheval, et, accompagnées de jeunes cavaliers, elles se rendaient au camp des princes, à celui du duc de Lorraine. On les y recevait au bruit des trompettes et de la musique guerrière; on leur donnait des festins sous la tente, et l'on dansait sous les ombrages des bois voisins. Mademoiselle se plaisait beaucoup à ces brillantes cavalcades: toujours montée sur un superbe coursier et suivie d'un nombreux cortége, elle aimait à assister aux revues, aux exercices, aux parades, et aux évolutions militaires. Ces divers spectacles attiraient hors de Paris une grande partie de sa population: les routes étaient couvertes de carrosses, de bourgeois à cheval, de gens à pied, qui allaient et revenaient sans cesse de la ville aux camps et des camps à la ville. Ce beau soleil, ces belles campagnes, ces réjouissants banquets, ces pompes belliqueuses, ravissaient un peuple prompt et facile à s'émouvoir; il oubliait les maux causés par ses divisions, et la guerre ne lui paraissait plus exister que pour donner plus d'éclat aux fêtes et plus de variété au plaisir[ [672]. Mais elle avait dans le midi de la France un caractère de perfidie et d'atrocité réprouvé par les habitants de la capitale.

CHAPITRE XXIX.
1652-1653.

Arrivée du duc de Lorraine à Paris.—Sa présence y augmente la licence des mœurs.—Portrait du duc de Lorraine.—Sa politique.—Sa conduite envers les femmes.—Ses réponses aux duchesses de Châtillon et de Montbazon.—Sa déférence envers Mademoiselle.—Il fait sa cour à la comtesse de Frontenac.—Il paraît à la place Royale déguisé en abbesse.—Propos de mademoiselle de Rambouillet à ce sujet.—Pourquoi le désordre avait pénétré jusque dans les cloîtres.—Conduite des religieuses de Longchamps.—Supplique de l'abbesse de ce monastère au cardinal de La Rochefoucauld.—Enquête faite à ce sujet par Vincent de Paul.

La licence des mœurs, que l'état de la société semblait avoir portée au plus haut degré, fut encore augmentée par l'arrivée de Charles IV, duc de Lorraine, à Paris[ [673]. Ce prince, âgé alors de quarante-huit ans, joignait à une taille élevée une constitution robuste, et montrait une grande habileté à tous les exercices du corps. Actif, joyeux, spirituel et goguenard, il aimait par-dessus tout le métier de la guerre, où il excellait; aimé du soldat et du peuple, il était envers ses inférieurs communicatif et indulgent jusqu'à l'excès, mais fier, silencieux et méticuleux avec ses égaux, avec les princes souverains, et même avec les têtes couronnées. Ancien amant de la duchesse de Chevreuse, qui s'était autrefois réfugiée à sa cour, beau-frère de Gaston, qui avait épousé sa sœur sans l'autorisation et contre la volonté du roi son frère, le duc de Lorraine avait passé sa vie à lutter contre Richelieu et contre la France; à perdre, à reprendre ses États, et à les reperdre encore; à lever sans cesse des troupes et à combattre. Non compris dans le traité de Munster, dépouillé de son duché et de toutes ses places fortes, dont quelques-unes étaient occupées par Condé, qu'il haïssait, il n'avait pour tout bien, pour toute ressource qu'une armée de dix mille hommes, qui lui était dévouée, parce qu'il la laissait piller et s'enrichir aux dépens des pays où il la conduisait. Il se vendait successivement à l'Allemagne, à l'Espagne, à la France; faisait profession de ne tenir à sa parole qu'autant que son intérêt l'y obligeait: sa vie était celle d'un brigand plutôt que celle d'un prince souverain[ [674]. Il avait les yeux du chat, et il en avait aussi la perfidie[ [675]. Il aimait passionnément les femmes, et ne se croyait pas plus engagé avec elles par les cérémonies du mariage qu'avec les rois par les conditions d'un traité. Il avait à cet égard bravé l'opinion publique et les excommunications du pape, en osant, de sa propre autorité, déclarer nul son mariage avec la duchesse Nicole, dont il s'était approprié la souveraineté, et en épousant ensuite Béatrix de Cusane, princesse de Cantecroix[ [676]. Cette belle et spirituelle personne le suivait partout à cheval, et on l'avait surnommée sa femme de campagne.