Le marquis de Saint-Mesgrin, qui commandait un détachement, avait juré d'immoler Condé de sa propre main, ou de mourir en le combattant. Autrefois épris de mademoiselle du Vigean, Saint-Mesgrin n'avait pu parvenir à l'épouser, parce que le prince de Condé avait mis obstacle à son dessein en offrant ses hommages à cette jeune beauté, que ses poursuites avaient enlevée au monde et forcée à se faire carmélite. Saint-Mesgrin, dès qu'il aperçut Condé dans la mêlée, se précipita sur lui à la tête de son escadron. Le jeune marquis de Rambouillet, et Mancini, neveu de Mazarin, le premier par enthousiasme pour la cause royale, le second par reconnaissance pour un oncle dont s'enorgueillissait sa famille, se joignirent à Saint-Mesgrin, et le secondèrent dans sa fureur en la partageant. Ces trois jeunes guerriers, l'espoir de maisons illustres et puissantes, périrent tous trois dans cette attaque contre le terrible Condé[ [697]. Tous trois furent vivement regrettés, mais nul plus que Saint-Mesgrin. Il ne laissait point d'enfants. Sa jeune veuve épousa depuis le duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne. Elle fut une des plus intimes amies de madame de Sévigné[ [698].
Aux douleurs et aux craintes que faisait éprouver aux spectateurs réunis sur la butte de Charonne une lutte aussi opiniâtre, aussi sanglante et aussi incertaine dans ses résultats, succéda tout à coup une surprise qui combla de joie la reine et le jeune roi, et tous les royalistes rassemblés autour d'eux. On vit le maréchal de La Ferté venir au secours de Turenne avec sa grosse artillerie, et placer ses batteries de manière à foudroyer entièrement l'armée des princes, qui, forcée de tous côtés, se reployait en désordre sur la place d'armes, en avant de la porte Saint-Antoine, et paraissait ne pas pouvoir échapper à une totale destruction. Les Parisiens, témoins du même spectacle, furent saisis de douleur et d'effroi en contemplant le sort qui menaçait Condé et tous les siens. Des larmes coulèrent de tous les yeux quand on vit les chefs les plus illustres de son armée traverser la ville portés par leurs amis ou par leurs écuyers, et laisser de longues traces de leur passage par le sang qui s'écoulait de leurs blessures[ [699]. Mais peu après une autre scène vint faire diversion au désespoir de cette multitude, et de bruyantes acclamations signalèrent la sympathie que lui faisait éprouver le spectacle dont elle était témoin. Mademoiselle, accompagnée des duchesses de Châtillon, de Nemours, de Montbazon, de Rohan, que tant de passions divisaient, qu'un même et pressant intérêt unissait, se rendait à l'hôtel de ville; et, par la terreur qu'inspirait la foule immense qui la suivait, elle força le maréchal de L'Hospital et le prévôt des marchands à signer l'ordre d'ouvrir les portes de Paris à Condé. Des cris d'enthousiasme et de reconnaissance furent poussés universellement quand Mademoiselle reparut triomphante aux yeux du peuple, et montra l'ordre qui devait sauver d'une mort inévitable un héros et tant de braves guerriers qui s'immolaient pour le salut de tous.
Jamais le prince de Condé n'eut plus de droit qu'en ce moment de sa vie à l'intérêt des âmes élevées, à l'admiration de ceux qui savent apprécier le véritable courage, qui n'est qu'un instinct farouche quand les sentiments d'homme, la sensibilité de cœur, ne s'y trouvent pas réunis. Dans le moment où il se croyait perdu, anéanti sans ressource, Mademoiselle l'envoya prier de quitter un instant le champ de bataille, pour venir conférer avec elle sur les moyens de le sauver. Il arriva dans une maison de particulier voisine de la Bastille, où elle lui avait assigné rendez-vous[ [700]. «Il avait, dit-elle dans ses Mémoires, deux doigts de poussière sur le visage, ses cheveux tout mêlés, son collet et sa chemise pleins de sang, sa cuirasse pleine de coups; et il tenait à la main son épée nue, dont le fourreau était perdu[ [701].» Lorsque Mademoiselle lui eut fait part de l'ouverture des portes de la ville, du secours des compagnies bourgeoises qui s'avançaient pour protéger sa retraite, et que l'artillerie de la Bastille, d'après les mesures qu'elle avait prises, allait être dirigée contre les troupes royales, les traits du guerrier, auparavant sombres et sévères comme ceux de quelqu'un qui s'apprête à mourir glorieusement, au lieu de reprendre de la sérénité, exprimèrent tout à coup le plus grand abattement, la plus profonde douleur. Rassuré sur le sort de son armée et sur le sien, il songea à ses valeureux compagnons d'armes qu'il avait vus disparaître du champ de bataille; et, accablé par cette pensée, il se laissa tomber sur une chaise, et dit, en fondant en larmes: «Ma cousine, vous voyez un homme au désespoir; j'ai perdu tous mes amis. La Rochefoucauld, Nemours, Vallon, Clinchamp, Guitaut, sont blessés à mort.—Non, dit Mademoiselle, La Rochefoucauld a une blessure au visage, mais il a déjà recouvré la vue; Guitaut m'a assuré que sa blessure n'était pas mortelle: on vient de me donner des nouvelles de Clinchamp, et il ne court aucun danger; ainsi de Vallon et de tant d'autres. Espérez, tout ira; restez ici, vous prendrez le commandement à mesure que vos troupes rentreront.» Comme elle finissait de parler, on entendit le canon de la Bastille. A ces consolantes paroles, à ce signal de son salut[ [702], Condé, ressaisissant toute l'énergie de son âme et son aspect martial, se lève en disant: «Non, ma cousine, je ne dois rentrer que le dernier!» Et il part précipitamment, pour se mettre à la tête de ses troupes et commander la retraite. Mademoiselle, d'après la recommandation qu'il lui avait faite, se tint près des portes, pour assurer le passage des bagages et des blessés.
On peut dire que si Condé et Turenne furent les héros de cette journée, Mademoiselle en fut l'héroïne. Aussi dit-elle dans ses Mémoires, avec un souvenir orgueilleux, qui la charmait encore après tant d'années: «Je commandais comme dans Orléans[ [703].»
CHAPITRE XXXI.
1652-1653.
Condé reste dans Paris.—Il s'aliène le parlement et les anciens frondeur.—Il soulève la populace.—Massacre à l'hôtel de ville.—Ces cruautés ramènent le parlement et les bourgeois de Paris dans le parti du roi.—Condé frappé par le comte de Rieux.—Sentiment de Talon sur ce fait.—Nemours se bat en duel contre Beaufort, et est tué.—Désespoir de la duchesse de Châtillon.—Condé perd tout crédit dans Paris.—Gaston veut en vain se déclarer lieutenant général.—Il n'obtient ni troupe ni argent.—Le peuple refuse de payer les taxes mises par le parlement.—Mazarin s'éloigne.—La rentrée du roi est décidée.—Condé, an lieu de se soumettre, quitte Paris.—La duchesse de Châtillon essaye en vain de le retenir.—Mort de mademoiselle de Chevreuse.—L'abbé Fouquet, son amant, devient l'amant de la duchesse de Châtillon.—Condé, à la tête des Espagnols, s'empare de Rethel et de Mouzon.—Il est aidé par le duc de Lorraine.—Réponse de ce dernier aux reproches de la cour.—La déclaration du roi à sa rentrée est enregistrée, mais non sans opposition.—La puissance des parlements est anéantie.—L'autorité royale règne sans partage.
Turenne se vit, par le canon de la Bastille et l'ouverture de la porte Saint-Antoine, arracher une victoire dont les résultats eussent été décisifs. Il n'avait pu obtenir des habitants de Paris que son armée traversât la ville sans s'y arrêter; et Condé dut à ses revers mêmes la faculté d'y faire entrer tout ce qui lui restait de troupes, et de les y faire résider. Ce fut précisément ce qui occasionna toutes ses fautes et lui fut le plus fatal. Dès qu'au lieu de la séduction et des intrigues il put avoir recours à la force, ce dernier moyen, si bien d'accord avec son caractère altier, fut le seul employé[ [704]. Lorsque le duc de Lorraine se fut retiré avec ses troupes, Condé vit que les siennes étaient, trop peu nombreuses pour tenir la campagne contre l'armée royale; il voulut contraindre le parlement et les bourgeois de Paris à lui fournir de l'argent et des hommes. Il leva le masque avec les anciens frondeurs, qui n'avaient voulu que l'éloignement de Mazarin, mais non se soustraire à l'autorité légitime du roi; il répondit à leurs justes reproches avec hauteur et dédain[ [705]. Il avait fait venir de Bordeaux son agent le plus actif, le spirituel Marigny[ [706]: celui-ci, avec plusieurs de ses affidés, travailla à exciter le mécontentement de cette partie du peuple que dans les grandes villes la misère et le vice tiennent toujours disposée à opérer des bouleversements, lorsque, au lieu de la comprimer, on lui donne les moyens de se soulever. Le duc de Beaufort, le héros de la populace de Paris, qu'on avait surnommé le roi des halles, joua un des principaux rôles dans ces trames odieuses[ [707]. Elles réussirent à occasionner des émeutes qui épouvantèrent le gouverneur, le prévôt des marchands, les échevins[ [708], bannirent toute sécurité, et forcèrent à fuir, sous divers déguisements, toutes les personnes d'un rang élevé[ [709] connues pour être attachées au parti de la cour. Gaston ne provoquait pas ces désordres, mais il les souffrait et ne faisait rien pour les empêcher, dans l'espoir qu'ils forceraient le parlement à le déclarer régent. Il avait aposté parmi le peuple un nommé Peny, autrefois trésorier de Limoges. Cet homme, suivi d'une grande multitude, se postait souvent à son palais, et lui présentait des pétitions au nom de la ville entière, afin qu'il se chargeât de la régence[ [710].
L'impuissance des autorités pour le rétablissement de l'ordre força de recourir à une assemblée générale des notables bourgeois, qui n'avait lieu que dans les grandes crises et dans les occasions importantes[ [711]. Condé y parut: dès qu'il eut vu qu'il n'en pourrait rien obtenir, et qu'au contraire les mesures délibérées par cette assemblée seraient dirigées contre lui et son parti, il sortit de l'hôtel de ville, et donna le signal à la populace rassemblée sur la place. Il avait placé parmi elle plusieurs de ses soldats, déguisés en gens du peuple[ [712]. Aussitôt un effroyable tumulte commença: plusieurs personnages, au nombre des plus estimés et des plus respectés, furent les victimes des assassins et des incendiaires; la terreur se répandit dans Paris; le duc de Lorraine lui-même eut bien de la peine à s'échapper, et à se soustraire, à la fureur populaire[ [713]. Le calme cependant se rétablit promptement, par les mesures que prirent ceux-là même qui avaient soulevé la tempête; mais l'horreur d'une si atroce perfidie retomba entièrement sur Condé: quelque soin qu'il prît, ainsi que ses partisans, pour éloigner les soupçons et déguiser la part qu'il avait eue à cet événement, on persista à croire qu'il en était l'auteur. Les membres du parlement les plus francs dans leur opposition contre Mazarin, en apercevant l'abîme où l'on plongeait l'État, virent la nécessité de triompher de leur aversion, et allèrent rejoindre le roi, avec la résolution de faire tout ce qu'il ordonnerait, ou plutôt tout ce qui serait ordonné en son nom[ [714].
Sans vouloir disculper Condé de son odieuse conduite à cette époque, il faut avouer cependant qu'il n'aurait jamais conçu de lui-même l'idée d'armer une portion des habitants de la capitale contre l'autre, afin de régner par la peur, si bon nombre de bourgeois recommandables[ [715] par leur réputation et leur existence sociale ne s'étaient point abandonnés à leur haine contre Mazarin, jusqu'au point de souhaiter que ses partisans et ceux qui complotaient ouvertement pour sa rentrée fussent anéantis. «Les hommes, dit à ce sujet le cardinal de Retz dans ses Mémoires, ne se sentent pas dans des espèces de fièvres d'état qui tiennent de la frénésie. Je connaissais en ce temps-là des gens de bien qui étaient persuadés jusqu'au martyre, s'il eût été nécessaire, de la justice de la cause des princes. J'en connaissais d'autres, d'une vertu désintéressée et consommée, qui fussent morts de joie pour la défense de celle de la cour. L'ambition des grands se sert de ces dispositions comme il convient à leurs intérêts; ils aident à aveugler le reste des hommes, et ils s'aveuglent encore eux-mêmes après, plus dangereusement que le reste des hommes.» Un fait rapporté par Conrart prouve que le cardinal de Retz n'exagère pas le fanatisme de cette époque. Après les horribles journées dont nous avons parlé, un prêtre de Saint-Jean en Grève osa dire, en chaire, qu'on devait regretter que tous les mazarinistes assemblés à l'hôtel de ville n'eussent pas péri et que le peuple n'en eût pas fait justice. On attribuait généralement à Condé l'intention d'avoir voulu, par cette émeute, faire assassiner tout ce qui restait de l'ancienne Fronde; et cette opinion augmenta encore l'indignation publique contre lui. Dès ce moment son parti déclina dans la capitale, et celui du roi s'accrut, ou plutôt il n'y en eut pas d'autre, lorsque Mazarin eut pris, ainsi que nous l'avons dit la résolution de s'éloigner. Le malheur, ce rude précepteur des hommes, atteignit toutes les classes, calma les têtes, raffermit les jugements. La dévastation des campagnes, la défiance et la peur, avaient produit dans Paris la famine et la misère. Des maladies contagieuses s'y étaient développées, la petite vérole y faisait de grands ravages[ [716]; la guerre avait obligé cette année les Parisiens à se renfermer dans leurs remparts, durant les chaleurs de l'été. Les paysans des environs, reçus dans la ville avec leurs bestiaux, avaient encore augmenté le resserrement de la population[ [717]: à toutes ces causes d'insalubrité venaient se joindre les émeutes et les tumultes populaires, qui sont peut-être une de celles qui agissent de la manière la plus funeste sur la santé publique. En effet, l'expérience de tous les siècles a prouvé que dans les intervalles de désorganisation sociale et aux époques des guerres civiles les fléaux destructeurs acquièrent un degré d'intensité qu'on ne leur connaît point dans des temps plus heureux; parce qu'alors les organes sont tendus, le sang et le fluide nerveux sont échauffés par l'effet des passions qui agitent les populations, par les excès auxquels elles se livrent, par le dérangement de toutes les habitudes, par le défaut de soins et de prévoyance, tant de la part des magistrats que de celle des individus.