Les principes des jansénistes étaient mal vus à la cour; et madame de Sévigné recommandait à sa fille de ne pas montrer au comte de Grignan les passages de ses lettres qui avaient trait à ces matières; elle avait fini par éviter de lui en écrire; mais comme sa fille était revenue à la charge, et lui avait cité saint Augustin et saint Paul, le souvenir des écrits de ces deux grands confesseurs de la foi la ranime, et, avec l'impétuosité ordinaire de sa plume, elle répond: «Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin? Voilà les bons ouvriers pour rétablir la souveraine volonté de Dieu; ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses créatures: comme le potier, il en choisit, il en rejette; ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver la justice, car il n'y a point d'autre justice que sa volonté; c'est la justice même, c'est la règle; et, après tout, que doit-il aux hommes? que leur appartient-il? rien du tout. Il leur fait donc justice quand il les laisse à cause du péché originel, qui est le fondement de tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son fils. Jésus-Christ le dit lui-même; «Je connais mes brebis, je les mènerai paître moi-même: je n'en perdrai aucune, je les connais, elles me connaissent. Je vous ai choisis, dit-il à ses apôtres; ce n'est pas vous qui m'avez choisi.» Je trouve mille passages sur ce ton, je les entends tous; et quand je vois le contraire, je dis: C'est qu'ils ont voulu parler communément; c'est comme quand on dit que Dieu s'est repenti, qu'il est en furie; c'est qu'ils parlent aux hommes; et je me tiens à cette première et grande vérité, qui est toute divine, qui me représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur et auteur de l'univers et comme un être enfin très-parfait, selon la réflexion de votre père (Descartes). Voilà mes petites pensées respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules, et qui n'ôtent point l'espérance d'être, du nombre choisi, après tant de grâces, qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. Je hais mortellement à vous parler de tout cela; pourquoi m'en parlez-vous? Ma plume va comme une étourdie[ [876].»
Le contraste que l'on remarque entre madame de Sévigné et madame de Grignan, relativement à leurs goûts en littérature et à leurs opinions religieuses, est encore plus prononcé et plus étrange si on les considère toutes deux dans leurs sentiments maternels et dans leur conduite et leurs relations avec le monde.
Les larmes mouillaient souvent les yeux de madame de Sévigné pour peu qu'elle fût fortement émue; madame de Grignan, calme et froide, trahissait rarement par des signes extérieurs les impressions faites sur son cœur; sa mère en fait la remarque: «Vous pleurâtes, lui dit-elle, ma très-chère fille, et c'est une affaire pour vous; ce n'est pas la même chose pour moi, c'est mon tempérament[ [877].»
Madame de Sévigné, on le sait, poussait jusqu'à l'excès son amour pour sa fille; elle lui accordait sur son fils, sur l'unique héritier du nom de Sévigné, une injuste préférence, et elle se laissait dominer par cette inclination au point de négliger quelquefois ses devoirs envers Dieu et d'oublier sa charité envers le prochain. La tendresse maternelle de madame de Grignan pour ses deux filles ne fut jamais assez forte pour l'empêcher de vouloir sacrifier le bonheur de leur vie entière à la grandeur de sa maison, à la fortune et à l'élévation de celui qui pouvait seul continuer la noble race des Adhémar. Madame de Grignan exécuta ce projet à l'égard de Blanche, l'aînée de ses filles, qu'elle contraignit à se faire religieuse; et si la jolie figure, les grâces et l'esprit de Pauline, la plus jeune, n'avaient pas convaincu sa mère qu'elle la marierait facilement et sans une forte dot, madame de Sévigné aurait été impuissante à lui persuader[ [878] de ne pas commettre cette seconde immolation[ [879].
Mais c'est dans ses relations avec le monde, dans la conduite de la vie, dans la gestion des affaires que madame de Sévigné montre une grande supériorité sur sa fille. Quel jugement exquis! quel prompt et juste discernement! quels admirables conseils! quels beaux et utiles préceptes de sagesse et de savoir-vivre, heureusement exprimés! Les lettres de madame de Sévigné nous font admirer une mère tendre, mais non aveugle; elle cherche à empêcher que madame de Grignan ne se fasse tort par son caractère hautain, ou ne devienne victime de sa vanité et de son orgueil.
Madame de Grignan, retranchée sur les hauteurs de ses pensées philosophiques, faisait profession de mépriser les jugements du public. Capricieuse et indolente, elle était sujette à des accès de mélancolie et de misanthropie; elle fuyait alors la société, et se complaisait dans ce qu'elle appelait sa tigrerie[ [880]; élevée à la cour et dans le grand monde, les manières et les habitudes cérémonieuses des provinces lui déplaisaient[ [881], et elle ne prenait guère alors la peine de dissimuler son ennui. Madame de Sévigné, qui prévoyait combien ces défauts et ces travers étaient nuisibles à sa fille dans la position élevée où elle était placée, cherche à lui démontrer la nécessité de s'en corriger ou du moins de les dissimuler. Dans une lettre écrite en réponse à une de celles où madame de Grignan lui disait qu'elle était heureuse de se trouver retirée dans la solitude de son château, madame de Sévigné lui dit: «Je trouve votre esprit dans une philosophie et dans une tranquillité qui me paraît bien plus au-dessus des brouillards et des grossières vapeurs que le château de Grignan. C'est tout de bon que les nuages sont sous vos pieds; vous êtes élevée dans la moyenne région, et vous ne m'empêcherez pas de croire que ces beaux noms que vous dites, que vous donnez à des qualités naturelles, sont un effet de votre raison et de la force de votre esprit. Dieu vous le conserve si droit! il ne vous sera pas inutile; mais il faut un peu agir, afin que votre philosophie ne se tourne pas en paresse, et que vous puissiez être en état de revoir un pays où les nues seront au-dessous de vous. Il me semble que je vous vois dans l'indolence que vous donne l'impossibilité; ne vous y abandonnez qu'autant qu'il est nécessaire pour votre repos, et non pas assez pour vous ôter l'action et le courage[ [882].»
Ce que madame de Sévigné combat le plus souvent dans madame de Grignan, c'est le mépris que celle-ci affichait pour l'opinion publique; et ce désaccord était entre elles déjà ancien, car madame de Sévigné, écrivant à M. de Grignan au sujet des louanges que le monde donnait à sa fille, dit: «Voilà mon ancienne thèse, qui me fera lapider un jour. C'est que le public n'est ni fou ni injuste[ [883].»
A peine madame de Grignan est-elle arrivée en Provence que sa mère l'encourage à ne pas se lasser de répondre aux politesses ennuyeuses dont elle est l'objet. «Il est vrai, dit madame de Sévigné, que c'est un métier tuant que cet excès de cérémonies et de civilités; cependant ne vous relâchez sur rien; tâchez, mon enfant, de vous ajuster aux mœurs et aux manières des gens avec qui vous avez à vivre; accommodez-vous un peu de ce qui n'est pas mauvais; ne vous dégoûtez point de ce qui n'est que médiocre; faites-vous un plaisir de ce qui n'est pas ridicule[ [884].»
Madame de Sévigné rappelle souvent à sa fille que, quand par sa haute position on se doit au public, il ne suffit pas d'être, mais qu'il faut aussi paraître.
Comme la Rochefoucauld avait mis les maximes à la mode, madame de Sévigné commence une de ses lettres par cette réflexion, qu'elle intitule, en badinant, Maxime: La grande amitié n'est jamais tranquille[ [885]. Et en effet, ce qui était pour elle l'objet de continuelles inquiétudes, ce qui excitait le plus sa sollicitude et lui paraissait toucher le plus au bonheur de sa fille dans l'avenir, c'était la conservation et, s'il se pouvait, l'augmentation de sa fortune; car, étant beaucoup plus jeune que M. de Grignan, il était probable qu'elle lui survivrait. Aussi madame de Sévigné termine une de ses lettres par cet aveu bien sincère: «Votre santé, votre repos, vos affaires, ce sont les trois points de mon esprit, d'où je tire une conclusion que je vous laisse à méditer[ [886].»