Madame de Sévigné ne pouvait ignorer le caractère du comte de Grignan, facile jusqu'à la faiblesse, fastueux jusqu'à la prodigalité[ [887]. Une partie de la dot de sa femme avait servi à réparer le désordre de ses affaires. Madame de Sévigné craignit qu'avec le luxe coûteux de représentation qu'exigeait le rang de lieutenant général gouverneur M. de Grignan ne dérangeât de nouveau sa fortune; et elle ne voyait de salut pour lui et pour madame de Grignan que dans l'intervention de celle-ci, qu'elle avait habituée, par ses leçons et ses exemples, à l'ordre et à l'économie. Dès que madame de Grignan eut rejoint son mari en Provence, madame de Sévigné s'empressa d'exhorter sa fille à profiter de l'ascendant qu'elle avait sur lui pour le faire consentir à lui abandonner sans réserve la direction de ses affaires et la gestion de ses biens, et à régler ses dépenses de manière à ce qu'elles n'excédassent pas ses revenus. De son côté, elle se montrait généreuse, et adoucissait par des cadeaux la sévérité de ses remontrances[ [888].
Dans une lettre qui a été étrangement altérée dans toutes les éditions, hors la première, madame de Sévigné dit à madame de Grignan: «Vous me donnez une belle espérance de votre affaire; suivez-la constamment, et n'épargnez aucune civilité pour la faire réussir. Si vous la faites, soyez assurée que cela vaudra mieux qu'une terre de dix mille livres.» Ceci s'applique à la demande faite à l'assemblée des états de Provence, par le comte de Grignan, d'une augmentation d'appointements pour subvenir au payement de ses gardes et à la splendeur de ses hautes fonctions[ [889]. Madame de Sévigné continue ensuite ainsi: «Pour vos autres affaires, je n'ose y penser, et j'y pense pourtant toujours; rendez-vous la maîtresse de toutes choses, c'est ce qui vous peut sauver; et mettez au rang de vos desseins celui de ne vous point abîmer par une extrême dépense, et de vous mettre en état, autant que vous le pourrez, de ne pas renoncer à ce pays-ci. J'espère beaucoup de votre habileté et de votre sagesse; vous avez de l'application, c'est la meilleure qualité que l'on puisse avoir pour ce que vous avez à faire[ [890].» Et plus loin elle lui répète encore: «L'abbé est fort content du soin que vous voulez prendre de vos affaires; ne perdez pas cette envie, ma bonne, soyez seule maîtresse: c'est le salut de la maison de Grignan[ [891].»
Mais malheureusement les conseils de madame de Sévigné ne furent pas strictement suivis. Madame de Grignan, soit que sa vanité le trouvât nécessaire à sa position, soit qu'elle ne pût résister aux volontés de son mari, eut un état de maison beaucoup trop somptueux pour que les émoluments du lieutenant général pussent y suffire. Le jeu vint encore accroître son déficit; et quoique ce jeu fût assez modéré pour le temps, cependant, comme madame de Grignan et son mari perdaient très-souvent, les dépenses, par cet article seul, se trouvaient considérablement augmentées. Madame de Sévigné, justement alarmée de cet état de choses, n'épargne pas à sa fille les avertissements. «Prenez garde, lui dit-elle, que votre paresse ne vous fasse perdre votre argent au jeu; ces petites pertes fréquentes sont comme les petites pluies, qui gâtent bien les chemins. Je vous embrasse, ma chère fille. Si vous pouvez, aimez-moi toujours, puisque c'est la seule chose que je souhaite en ce monde. Pour la tranquillité de mon âme, je fais bien d'autres souhaits pour ce qui vous regarde; enfin tout tourne ou sur vous, ou de vous, ou par vous[ [892].» Elle revient encore à la charge peu de temps après: «Quelle folie de perdre tant d'argent à ce chien de brelan!... Vous jouez d'un malheur insurmontable, vous perdez toujours; croyez-moi, ne vous opiniâtrez point; songez que tout cet argent s'est perdu sans vous divertir; au contraire, vous avez payé cinq ou six mille francs pour vous ennuyer et être houspillée de la fortune[ [893].» Enfin, elle déclare que ces pertes continuelles que font madame de Grignan et son mari au jeu ne sont pas naturelles, et qu'elle croit qu'ils ont affaire à des fripons[ [894]. Ce genre d'improbité n'a jamais été rare parmi les plus hauts personnages adonnés au jeu, et il était loin de l'être à cette époque.
Madame de Grignan semblait cependant s'être décidée à suivre les conseils de sa mère, qui, en lui témoignant combien elle est satisfaite de la résolution qu'elle a prise, lui en inculque encore plus fortement la nécessité. En l'entretenant du voyage de Provence, qu'elle a le projet de faire avec l'abbé de Coulanges, et après lui avoir dit qu'elle sera charmée de voir toutes les antiquités de ce pays et les magnificences du château de Grignan, elle ajoute: «L'abbé aura bien des affaires; après les ordres doriques et les titres de votre maison, il n'y a rien à souhaiter que l'ordre que vous y allez mettre; car, sans un peu de subsistance, tout est dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me font pitié; c'est la seule affliction dans la vie qui se fasse sentir également et que le temps augmente, au lieu de la diminuer[ [895].»
Nous avons vu que madame de Sévigné portait, dans l'intérêt de madame de Grignan, ses regards sur le gouvernement de la Provence[ [896], et qu'elle se tenait au courant de tout ce qui se faisait à cet égard. Les conseils qu'elle donne sur ces graves matières à son gendre et à sa fille ne sont pas moins sages et moins salutaires que ceux qu'elle leur adressait pour leurs affaires domestiques.
Louis XIV avait mal accueilli les délais et les refus des états de Provence, qui ne voulaient point accorder la totalité des subsides demandés en son nom par le lieutenant général gouverneur, et la résolution qu'on avait prise de lui envoyer une députation. Il avait transmis au comte de Grignan l'ordre de dissoudre l'assemblée, et en même temps de faire part aux membres qui la composaient de l'indignation du roi, en leur annonçant qu'à l'avenir le mode de lever les impôts serait changé et que la province serait assujettie, pour punir sa désobéissance, à loger un plus grand nombre de troupes[ [897]. Madame de Sévigné avait fait en vain, de concert avec l'évêque d'Uzès, des démarches auprès de le Tellier, pour que des ordres moins rigoureux fussent expédiés; et, n'ayant pu y réussir, elle avait écrit à sa fille le 1er janvier 1672, à dix heures du soir, pour la prévenir que ces ordres sévères allaient être envoyés. Elle conseille d'en suspendre l'exécution et de faire écrire au roi, par le lieutenant général gouverneur, «une lettre d'un homme qui est sur les lieux et qui voit que, pour le bien de son service, il faut tâcher d'obtenir un pardon de sa bonté pour cette fois.» Ce conseil fut suivi, et eut un plein succès; car nous lisons dans les procès-verbaux de l'assemblée des états que M. de Grignan se rendit, le 9 janvier au matin[ [898], dans la salle des états, pour leur faire part de ce qui s'était passé, leur défendre d'envoyer une députation au roi, leur recommander d'attendre la réponse à la supplique qu'il avait adressée à Sa Majesté et de suspendre toute délibération jusqu'au retour du courrier qu'il avait envoyé. Ce courrier ne revint à Aix que le 22 janvier, et le même jour[ [899] l'assemblée fut convoquée. Il lui fut donné lecture de la lettre du roi, qui acceptait l'offre des états; tout fut terminé à la satisfaction du lieutenant général gouverneur, qui cependant avait reçu des lettres de cachet pour exiler les consuls, en raison de ce que le roi n'avait pas été obéi ponctuellement. Madame de Sévigné fut aussi informée de cet envoi par l'évêque d'Uzès; et elle écrit à sa fille de manière à nous prouver combien elle désapprouvait ces mesures despotiques. Elle engage son gendre à ne point faire usage des lettres, et trace avec un admirable bon sens le principe qui doit diriger toute son administration. «Ce qu'il faut faire en général, c'est d'être toujours très-passionné pour le service de Sa Majesté; mais il faut tâcher aussi de ménager les cœurs des Provençaux, afin d'être plus en état de faire obéir au roi dans ce pays-là[ [900].» Le roi demandait cinq cents mille francs à l'assemblée des communautés. L'assemblée offrit quatre cent cinquante mille francs, et l'offre fut acceptée. La misère de la Provence était grande alors[ [901].
NOTES
ET
ÉCLAIRCISSEMENTS.