Maintenant il peut se faire que quelque lecteur, guidé par ses habitudes, présente comme une objection le raisonnement suivant: S’il est vrai que chaque contact qui frappe l’ouïe d’une sensation simple et distincte soit un individu consonne, tenant sa place particulière dans l’alfabet, l’on devra donc admettre et compter autant de consonnes qu’il pourra se former de tels contacts.

Oui sans doute, cela nous semble incontestable, mais nous ajoutons que pour les consonnes comme pour les voyelles, le possible idéal est tout-à-fait oiseux à chercher; il suffit au besoin de la science de connaître ce que la pratique la plus répandue des nations rend utile et démontrable. Or, si nous trouvons que les alfabets comparés de dix ou douze langues principales, vivantes, ne donnent guère plus de vingt voyelles, ni plus de trente-deux à trente-quatre consonnes, il nous sera permis d’appeler Alfabet général le tableau que nous en aurons dressé, et cela, jusqu’à ce que des recherches plus étendues aient découvert de nouveaux élémens, soit dans ces idiomes, soit dans d’autres moins connus.

§ IV.
Résumé du Chapitre.

Avant de procéder à ce tableau, résumons ce que les antécédents viennent de nous donner d’idées claires, propres à nous servir de règle et de principes.

1o L’alfabet en général est une liste méthodique de lettres que l’on est convenu d’employer pour figurer les sons ou prononciations élémentaires d’une langue quelconque.

2o Les lettres sont des traits de forme déterminée, établis par convention pour rappeler aux yeux les sons fugitifs de la parole.

3o Ces sons n’étant eux-mêmes que d’autres signes établis par convention pour rappeler à l’entendement les sensations et les idées qui l’ont affecté, il s’ensuit que par un artifice ingénieux, les lettres sont devenues les signes des idées, les instrumens de la pensée.

4o Tous les élémens de la parole paraissent se réduire à deux branches distinctes: l’une, le son indivisible de la voix, ce que l’on appelle voyelle; l’autre, le contact également indivisible de quelques parties solides de la bouche, ce que l’on appelle consonne.

5o Lorsque ces deux élémens sont unis l’un à l’autre, ils forment ce que l’on appelle une syllabe, mot qui, dans son origine grecque, signifie union de deux choses dont l’une enveloppe l’autre, de manière que les deux ensemble forment une chose complète[9].

[9] Συν-λαβὴ, simul comprehensa (res), vient de συν-λαβέω, simul unàque capio. On dirait que les inventeurs de cette expression ont eu l’idée d’un fruit, tel que la noix, et surtout la moitié de la noix, dont l’écorce creuse, et sans vie par elle-même, enveloppe le fruit qui lui donne sa valeur. Séparez le fruit de l’écorce, elle reste un corps sans action, sans vie: n’est-ce pas une image de la consonne, qui, privée de la voyelle, est muette ou morte, selon l’expression des grammairiens occidentaux, et quiescente, ou privée de mouvement, selon les grammairiens orientaux, ainsi que nous le verrons?