Je réponds, la consonne n’est point d’abord la lettre quelconque, parce que la lettre n’est que le signe fictif d’un objet donné: la consonne est cet objet lui-même; quel est-il? voilà ce que je demande. Ils finissent par dire la consonne est une articulation, une modification, etc.
J’analyse ces mots, et je dis qu’articulation, en son sens radical, signifie un nœud (ἄρθρον) qui joint deux choses: ici la voyelle est une de ces choses; définissez-moi l’autre. Le mot modification signifie manière d’être: il ne s’agit pas ici de la manière; il s’agit de l’être même qui se lie au son; montrez-moi cet être.
Le lecteur, qui trouve ici la substance de presque toutes les grammaires anciennes et modernes, s’aperçoit que rien n’est défini, et que les auteurs ne se sont pas compris eux-mêmes, faute de comprendre le fond de la chose: pourquoi cela? parce que les Latins, dont nous sommes les échos, comme ils furent les échos des Grecs, ont trouvé plus commode d’imiter la garrulité de leurs maîtres, que d’étudier l’opération de la nature en son propre instrument. Voyons si, en employant cette dernière méthode, nous n’acquerrons pas plus de véritables lumières.
Je me demande qu’est-ce qu’une consonne? que dois-je entendre par ce mot? je m’en propose un exemple, et prenant à la main un miroir pour étudier les mouvements de ma bouche, je prononce la syllabe Ma: mon oreille, qui a reçu le son a, s’aperçoit qu’il est précédé de quelque chose, qu’il s’agit de définir, parce que ce quelque chose est la consonne elle-même.
Je répète mon expérience plus attentivement: j’en étudie le détail; je remarque 1o que pour proférer Ma, mes lèvres, d’abord séparées, se sont rapprochées et jointes; qu’elles se sont mises en contact, et ont clos ma bouche; 2o que l’air sonore voulant en sortir a fait un léger effort, lequel, séparant mes lèvres, a porté à mon oreille la sensation du petit bruit non sonnant, causé par la rupture du contact: j’en conclus que c’est ce bruit, ou plutôt le contact même dont il dérive qui est ce qu’on appelle la consonne. Je prends pour autre exemple la syllabe Ba; j’y trouve le même mécanisme, excepté que le contact de mes lèvres a été plus serré, et que mon oreille a reçu la sensation d’un effort plus sec pour les séparer. J’examine encore la syllabe Pa; j’y trouve toujours la même chose, excepté que mon oreille a senti un degré de contact et de rupture plus ferme et plus fort: je m’affermis dans ma première conclusion, et je dis que la consonne n’est pas autre chose que le contact de deux ou de plusieurs parties de la bouche, rendu sensible à l’ouïe, par le bruit sourd de sa rupture.
J’étends mes recherches à d’autres exemples; j’analyse la syllabe Fa; j’observe que le contact se fait de la lèvre inférieure au dentier supérieur, et parce que les interstices des dents laissent filtrer de l’air pendant le contact, je dis qu’ici le contact n’est pas clos et entier, comme celui des deux lèvres; mais il n’en est pas moins un contact, dont je trouve les analogues dans les syllabes va, ja, cha, za, la, ra, etc.
Nous posons pour conclusion qu’il y a deux classes de consonnes; l’une celle des consonnes où le contact est parfaitement clos; l’autre celle des consonnes où le contact laisse échapper de l’air: les anciens qui, comme nous, remarquèrent ces deux états, ont cru les bien définir en appelant muettes les consonnes parfaitement closes, et semi-voyelles les consonnes imparfaitement closes: mais on ne doit point admettre cette définition; car si, comme il est vrai, la voyelle est essentiellement l’être sonore, on ne peut donner son nom à un bruit qui ne sonne pas. Or ce bruit qui a lieu dans les consonnes ja, cha, la, va, etc., n’est autre chose que celui du souffle, ou air non sonnant, qui s’échappe par les interstices qui lui sont laissés: il est contraire au bon sens d’appeler demi-voyelles ce que l’on reconnaît pour être des consonnes; mais il a été naturel, quand on n’a pas eu l’idée juste de l’un de ces êtres, d’en donner une définition fausse ou imparfaite.
Ce sont de semblables théories scholastiques qui ont causé de tels embarras pour définir et classer l’aspiration: beaucoup de grammairiens ont refusé de reconnaître son signe, la lettre h, pour une lettre digne de tenir place dans l’alfabet: d’autres ont voulu nier que son type fût un élément de prononciation; heureusement la question se trouve résolue par la pratique même de plusieurs nations civilisées et lettrées, dans les langues et l’écriture desquelles l’aspiration, c’est-à-dire son signe, fait constamment office de consonne: et cela à juste titre, puisque l’aspiration se compose d’un souffle sec, que l’oreille sait distinguer, alors même que s’y joint un son plus ou moins marqué: pour nous, en notre théorie, par cela même que ce souffle n’est pas sonnant, nous le considérons comme un corps solide en contact avec un autre (lequel est la membrane de la glotte plus ou moins tendue); et par conséquent comme formant consonne, quand une voyelle se joint à lui pour le rendre plus perceptible.
Nous pensons donc pouvoir définir d’une manière correcte et générale l’élément de la parole appelé consonne, en disant:
«La consonne est le contact plus ou moins complet de certaines parties de la bouche, telles que les lèvres, les dents, la langue, le palais, le voile du palais, lequel contact affecte l’ouïe d’une sensation indivisible et distincte de ce qui la suit ou la précède, soit voyelle, soit autre contact ou consonne.»